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Visite à Royaumont : Rencontres  avec ses fantômes

Humbles voyageurs de passage, nous sommes reçus entre tierce et sexte par le portier et, moyennant quelques sols, nous commençons une visite qui n'a rien de canonique.

Première rencontre : des moines du XIIIe siècle qui, après un passage sur un des 60 sièges des latrines, lanterne à la main, revêtus de le coule écrue, descendent silencieusement du dortoir, prennent leur livre dans l'armarium et entrent dans l'église pour les laudes, puis déambulent dans les galeries du cloître pour la ruminatio c'est-à-dire la méditation d'une phrase d'un texte sacré. C'est dimanche : jour où les convers, religieux non moines, adonnés au travail manuel, reviennent des granges, exploitations le plus souvent agricoles, éloignées au maximum d'une journée de marche de l'abbaye, pour suivre les célébrations au fond de l'église.

Un bond dans le temps et nous sommes transportés au XVIIIe siècle, Coysevox achève de sculpter dans une chapelle le tombeau du sieur d'Harcourt, mort au cours d'une bataille. Le fils de ce général, commendataire de l'abbaye et ses successeurs, plus au fait de l'étiquette versaillaise que des règles et us cisterciens, considèrent Royaumont comme leur résidence secondaire, en recueillent les bénéfices, mènent une vie mondaine et tolèrent la présence à l'écart des moines confits en dévotion. Le dernier abbé, le sieur de Ballivières, fait visiter, à ses hôtes de marque: le tsar de Russie ou le roi de Suède, son palais abbatial dans le style vénitien qu'il va abandonner à peine terminé en 1789.

ID151_01_Photo_GroupeMais soudain, quel fracas ! Des bœufs attelés aux piliers provoquent l'écroulement de l'abbatiale dont les pierres sont immédiatement utilisées pour la construction de maisons d'ouvriers. Un canal est creusé ; Salle des moines et cloître résonnent du bruit des machines à carder, à étirer,à filer et à tisser. Les sabots des chevaux tirant des charrois pour les livraisons à Paris claquent sur le pavé. Apparaît alors une silhouette amaigrie par un séjour dans les geôles de la Terreur : c'est le marquis de Travanet, acquis aux idées nouvelles qui,comme Voltaire à Ferney, est à l'origine de cette mutation économique apportant la prospérité à un village. Proche de la mort, il se promène une dernière fois dans sa filature de coton.

Des éclats de voix, des rires, de la musique : nous sommes au XIXe siècle. Dans le cloître, Emilie van der Meersch, une des cinq filles du nouveau propriétaire, un industriel belge qui a modernisé la filature, amuse ses amis avec son tour d'oiseaux dressés ; dans le bâtiment des convers, Georgine, sa sœur, envoûte ses auditeurs avec une mélodie au piano. Ailleurs, un vaudeville est joué par d'autres membres de la famille ; des danseurs, ombres chinoises sous les illuminations, martèlent le sol de l'abbaye.

Puis les machines disparaissent : l'abbaye retrouve sa vocation religieuse. La mère supérieure de la congrégation de la Sainte-Famille inspecte les travaux de restauration dirigés par l'architecte Louis Vernier. Le réfectoire où les moines mangeaient pitance et pain commun est devenu chapelle planchéiée et lambrissée. La galerie-est du cloître au centre duquel une fontaine lance son jet d'eau a été reconstruite. Louis Vernier qui a consacré trente ans de sa vie à ce monument regarde, rêveur, la vis de l'escalier nord qui a subsisté et dessine son abbatiale qu'il ne réalisera jamais.

Les religieuses chassées en 1905, la famille Gouin s'installe à Royaumont pendant trois générations qui ouvrent leur porte aux artistes.

Une sarabande étrange salue notre départ : Saint-Louis félicite Emilie Van Der Meersch pour son spectacle, Monsieur de Travanet danse avec la Mère supérieure,Madame Gouin demande à l'abbé cistercien de chanter du grégorien à son concert. Tous à Royaumont ont donné une vie économique, mondaine, intellectuelle ou spirituelle.

Frères et sœurs de la congrégation T.M.H, nous revenons à la réalité et reprenons nos chevaux-vapeur en direction d'un réfectoire où nous attend une pitance gastronomique.

Bout d'essai à Champlâtreux

A l'extrémité de la grande allée qui mène au château, point de carrosses, mais des camions de matériel cinématographique.

ID151_02_ChateauChamplatreux

Nous entrons et marchons avec précaution au milieu des câbles qui serpentent sur les parquets au point de Hongrie . Nous regardons avec curiosité une sphère armillaire posée sur un bureau, une lanterne magique projetant une tête de mort, une foule d'objets tout aussi hétéroclites, dignes d'une boutique de brocanteur. Une décoratrice enduit de brou de noix une ancienne machine à tailler les diamants. Soudain, on nous intime l'ordre d'arrêter notre déambulation au cri de :silence, on tourne.

Le mystère de la scène restera entier.

Nous continuons notre visite originale. Un laquais en livrée, le téléphone portable à l'oreille, traverse un salon. A cause de la chaleur, une marquise, assise dans une bergère, relève sans vergogne sa robe à panier, allonge ses jambes sur un carton et converse avec son alter ego à perruque poudrée qui, sans être troublé le moins du monde, savoure un coca-cola.

Nous tentons d'imaginer l'intrigue de ce film en démêlant le puzzle de ces personnages et de ces objets, nous écoutons d'une oreille distraite notre guide qui propose à notre admiration les portraits des membres de la famille de Molé et s'embrouille quelque peu dans les présentations protocolaires.

A la fin de la visite, tout se mêle dans notre tête : passé, présent, futur. Le comte et la comtesse de Molé sont-ils descendus de leur cadre ? Le diamant bleu sera-t-il retrouvé par Arte?

Pour nous, c'est le clap de fin de notre journée d'excursions.

 

 

Françoise D.

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