Été 1943

Je fais le bilan de ces quatre premières années à l’Éducation Nationale.
J’ai chassé les doryphores, j’ai été caissière à la boucherie « communale », je sais réaliser un vêtement sur mannequin, piquer à la machine, apprêter un pantalon de drap, cuisiner des légumes (à défaut de viande), confectionner des gâteaux sans beurre, des gâteaux sans sucre (à la carotte), rendre comestible une viande un peu « passée », etc.
Je suis prête à affronter les fléaux sociaux, une crise d’épilepsie si elle se présente... Et même à enseigner et à faire profiter les élèves d’une méthode nouvelle d’éducation physique. La promotion « Les roses de Noël » va maintenant être dispersée dans le vaste département de Seine-et-Oise en attendant la fin de la guerre qui s’éternise. Notre chant de promotion sur l’air de la 9ème de Beethoven convient mieux que l’hymne au Maréchal :
« Peuples des cités lointaines
Qui rayonnent chaque soir,
Sentez-vous vos âmes pleines ?
D’un ardent et noble espoir ?
Luttez-vous pour la justice ?
Êtes-vous déjà vainqueurs ?
Ah ! Qu’un rythme retentisse,
À vos cœurs mêlant nos chœurs. »
Le 5 janvier 1945, Ginette Cornubert me donne quelques nouvelles des camarades ; la guerre est terminée mais les restrictions continuent et la vie est toujours dure comme en témoigne sa lettre.

L'année scolaire 1943/44

La population officielle des Mureaux était alors de 3500 habitants environ mais dans la crainte des bombardements, certains avaient préféré s’éloigner momentanément. Les trois écoles (filles, garçons, maternelle), toutes les trois situées au centre-ville, continuaient à fonctionner tant bien que mal.
« Mémère Thuret » assumait sa tâche de femme de service à l’école maternelle, mais faisait en même temps office d’institutrice... Et même de directrice ; sans se soucier de l’Occupant, elle faisait chanter aux petits, confiés à sa garde, une Marseillaise aux notes discordantes et aux paroles plus ou moins déformées par les jeunes chanteurs.
Les classes des écoles Roux-Calmette (garçons) et Paul Bert (filles) avaient été dispersées dans la ville dans le but de limiter le nombre de victimes au cas où une bombe les atteindrait.
Mon cours préparatoire était installé chez des crémiers, M. et Mme Chudent, rue de Verdun, dans une ancienne cuisine, juste assez vaste pour que s’y entassent une douzaine de fillettes. Un petit poêle à charbon, dans un coin, essayait de nous faire oublier le froid humide des lieux. Un tableau branlant constituait le seul matériel pédagogique. Pas de place pour un bureau ; les registres officiels, les livres de lecture et quelques cahiers trouvaient place sur la vieille pierre-évier en grès, sans crainte d’être mouillés, puisque l’eau n’y arrivait pas ! Les livres, en ces temps de crise, étaient manipulés religieusement. On économisait les cahiers, on économisait une ligne ou deux en haut et en bas de chaque page car on avait, momentanément heureusement, institué un système de tickets (le rationnement !). Quelle affaire quand la petite Arlette, boulimique ou simplement affamée, avale une partie de ses tickets ! Dans la matinée, distribution de bonbons vitaminés, pastilles roses à l’odeur écœurante ; ils furent bientôt remplacés par des biscuits de meilleur aloi.
Les raids aériens s’intensifiaient. La sirène mugissait : c’était une alerte ; vite, on dévalait l’escalier de pierre jusqu’à la cour, puis l’escalier menant à la cave, et là on s’asseyait sagement au milieu des réserves de crémier. Et on récitait des poèmes, on chantait, on s’exerçait au calcul mental : il ne fallait pas perdre son temps : pas besoin de récréation non plus ! L’alerte passée, chacune se faufilait à sa table et on profitait de l’accalmie pour une leçon de lecture ou de calcul à l’aide du précieux tableau noir, suivie d’un exercice écrit.
La classe de cours élémentaire 2ème année vint à manquer d’institutrice ; je dus alors partager mon temps entre le C.P. le matin, rue de Verdun, et le CE2 l’après-midi, boulevard Victor Hugo. En cas d’alerte, l’abri était la cave de Mlle Marguerite, la teinturière, rue des Écoles, ou celle de l’école. Pas de panique quand les tirs de la D.C.A. signalaient l’approche des avions, même quand la vieille maman d’une collègue s’écriait : « Mes petits enfants, faites votre prière ! »
Quelques enfants restaient à la cantine à midi. Deux ou trois tables avaient été installées dans une classe inoccupée. Chaque jour, une femme de service venait de Roux-Calmette, portant à bout de bras un seau de tôle galvanisée : c’était tous les jours le même brouet clair, composé de rondelles de carottes, quelques morceaux de navets ou de rutabagas avec, les jours fastes, quelques rares morceaux de pommes de terre.

Début mai 1944

La fatigue, les privations, les descentes dans les caves ont fini par avoir raison de mes forces. La Directrice de l’école m’autorise à profiter de l’interclasse pour aller consulter le médecin à Meulan. Verdict sans appel :
« Retournez chez vos parents, pleurite au poumon droit.
- Et mes élèves qui m’attendent ?
- Elles vous attendront encore longtemps. »

Je retourne aux Mureaux, à pied naturellement, pour prévenir la directrice de l’école. J’ai près de 40° degrés de fièvre. Je monte péniblement la côte de Meulan à Evecquemont en poussant ma bicyclette ; une fusillade dans le ciel, des Allemands furieux d’avoir perdu un enjoliveur de leur « Traction », et me voilà couchée dans le fossé, cachée par les arbres bordant la route.
Il me faudra des mois de traitement : repos, piqûres tous les jours. Bientôt les médicaments commencent à manquer au pharmacien de Vaux. Et pourtant, l’espoir se concrétise : le mardi 6 juin 1944, nous apprenons que les Américains ont débarqué en Normandie. Malgré l’avis du médecin, je reprends la route des Mureaux, toujours avec ma vieille bicyclette, au début novembre seulement car la rentrée a été repoussée d’un mois.