Institutrice intérimaire, le 1er novembre 1939

La guerre est déclarée. J’ai dix-sept ans, un bac tout neuf en poche. Mon père est simple ouvrier d’usine, ma mère fait des prodiges pour gérer un maigre budget, nourrir et habiller la petite famille : Maurice, 11 ans, Robert, 8 ans et Jeannine, 2 ans. Que faire lorsque l’on habite un petit village de 400 habitants, à 40 km de Paris, sans communications à part le « tacot » qui part le matin vers 6h30 et rentre le soir... Quand il peut, mais jamais avant 20h30 ? Et que le pays est en état de guerre.
Nelly, une camarade de classe, me fait savoir que l’on recrute des institutrices intérimaires pour remplacer les hommes mobilisés. Tentons notre chance ! Le 8 novembre, le facteur m’apporte la nouvelle : je suis nommée institutrice chargée d’école à Omerville et je dois être à mon poste le 10 au matin. Donc pas de temps à perdre. Mais où se trouve donc ce village ? L’almanach des P.T.T. fournit la réponse ; Omerville est un village de 300 habitants environ, situé dans le Vexin, au-delà de Magny-en-Vexin, près de Chaussy.
Comment s’y rendre ? Le tacot s’arrête à Hodent, à 5 km d’Omerville, mais il arrive vers 10h du soir... Et repart le matin vers 5h. Heureusement notre voisin l’épicier, M. Marié, fait quelquefois office de taxi, il m’emmènera le lendemain, accompagné de ma mère. La valise est vite bouclée et nous partons en début d’après-midi, le jeudi 9 novembre.
La route de Rouen, bordée de pommiers, s’étire en montagnes russes entre les champs labourés, jusqu’à Magny-en-Vexin. Nous traversons Magny, Hodent, nous demandons notre chemin. Enfin, voilà le carrefour que l’on nous a indiqué ; une côte, puis plus rien à l’horizon, si ce n’est le ciel d’automne. Après un virage, le village apparaît : une grande ferme à gauche, la petite école à droite, un abreuvoir, et sur une petite place, un café-épicerie où nous nous arrêtons pour demander où habite le maire.
Dans une ruelle, nous trouvons la ferme, propriété du maire, « le père Parrain ». Un peu d’animation : on a tué le cochon ! Des femmes s’affairent autour de la dépouille ; du sang dans une marmite, la tripaille dans une autre, une odeur écœurante et l’impression de troubler une importante cérémonie. Enfin, M. le Maire chausse ses sabots, s’essuie les mains sur le pantalon de velours, met sa casquette. Et nous voilà partis vers l’école, non sans avoir invité la « maîtresse de couture » qui semble crouler sous les ans et la « mère Sagetée » chargée du balayage de l’école.
Le lendemain, M. le Maire doit signer le très officiel « Procès-verbal d’installation ». Qu’il fait froid dans la petite mairie contiguë à l’école ! M. le Maire semble enrhumé en ce début d’hiver humide... Et il prise ; un jus brunâtre s’échappe de ses narines, dégouline sur l’écharpe bleue horizon, vestige de la précédente guerre et macule le Procès-verbal destiné à l’Administration.
Comme toutes les écoles de la République, celle-ci comporte un logement : une cuisine et une pièce au rez-de-chaussée, deux pièces à l’étage ; en plus un bûcher, un appentis et un jardin. Le logement, abandonné depuis quelque temps, est humide et froid. Je suis bien jeune encore, je ne possède ni meubles, ni ustensiles de ménage ; et comment pourrais-je mener de front la marche d’une école et la vie quotidienne ? Je prendrai donc pension chez M. et Mme Landemard, de braves gens qui ont déjà hébergé les jeunes institutrices qui se sont succédé depuis le 1er octobre.
Me voilà donc, sans aucune formation, « chargée d’école à classe unique », à la tête d’un bon nombre de garçons et filles de 5 à 14 ans. Et je n’ai que dix-sept ans ! Aux yeux de la population, je me vieillis d’un an, mais les braves gens sont-ils dupes ? Les « petits » doivent apprendre à lire, les « grands » doivent être préparés au Certificat d’Études Primaires, diplôme tant convoité ; quant aux autres, ils doivent progresser selon leur âge et leurs capacités ; la quadrature du cercle !
Et ce poêle à charbon qu’il faut allumer le matin après avoir vidé les cendres et le mâchefer qu’il faut empêcher d’enfumer la classe tout en dégageant un peu de chaleur ! Ce sont les garçons qui doivent s’en occuper, mais, selon la force et la direction du vent, le feu s’étouffe ou le charbon brûle trop vite et tout est à recommencer.
Et la peur des vaches ? Selon une expression courante, j’avais l’impression qu’il y avait dans ce village « plus de vaches que de chrétiens ». Bien qu’élevée à la campagne, je n’en ai jamais approché ces bestiaux pourtant pacifiques mais aux cornes menaçantes et à la longue queue s’agitant frénétiquement, toujours prête à terrasser l’imprudent qui s’approcherait de trop près. Il ne faut pourtant pas perdre la face ; il faut affronter bravement le danger surtout lorsque c’est une jeune élève de 6 à 7 ans qui mène ses bêtes à l’abreuvoir à la sortie de l’école ; le mieux est d’éviter les confrontations et d’attendre que le danger soit passé, pour aller déjeuner.
La vie est dure pour l’adolescente. La « classe unique » demande une grande expérience pédagogique que je n’ai pas ; dans ma petite école de Menucourt, le « maître » gérait les « divisions », des plus petits aux plus grands ; je découvre par hasard les sigles CM, CE, CP ; le C.P. serait-il la section préparant du CEP ?
L’hiver est très rigoureux : neige et verglas isolent davantage encore le village. Quand le temps le permet, je profite du tacot (petit train) du samedi soir pour retourner dans la famille ; c’est la course sur plusieurs kilomètres par des raccourcis à travers champs pour attraper le tacot quand il traverse la route à Hodent. Mais le plaisir est de courte durée : une soirée en famille, une courte matinée ; le dimanche matin, à 11h il faut repartir, presque deux heures de voyage dans le wagon trimbalant à travers la campagne avec des arrêts dans les petites gares de Sagy, Thémericourt, Avernes et surtout... « Wy dit joli village », un nom qui fait rêver ; là aussi, il y a une petite école, et le tacot s’y arrête ; pourquoi donc dois-je aller là-bas, à Omerville, au bout du monde ?
J’arrive vers 2h à l’école, après une heure de marche, valise à la main ? Arrêt à l’école où m’attendent cahiers à corriger, tableaux et leçons à préparer. Enfin, retour chez mes logeurs pour une bonne « collation » : café et tartines beurrées.
Un jour d’hiver (fin des vacances de Noël), le tacot ne passe que le soir. A la halte d’Hodent, les prés, le village disparaissent sous la neige. Pourtant, à mon inquiétude, succède un soupir de soulagement : deux lanternes brillent dans la nuit ; c’est ce brave M. Landemard, accompagné de deux jeunes voisins, encapuchonnés, chaussés de sabots qui viennent à ma rencontre ; les braves gens !
Mme Landemard est soulagée en nous voyant arriver, couverts de neige, à plus de 21h ; vite à table avec une bonne soupe pour nous réchauffer !
Mais qu’il fait froid dans la chambre sans feu et sans eau ; elle gèlerait. À la campagne, à cette époque, on ne connaît pas les sanitaires. Ni lavabo, ni salle de bains, seulement une cuvette sur l’évier de la cuisine, pas d’intimité, au moins la cuisinière à charbon répand une bonne chaleur et fournit un peu d’eau chaude.
Les toilettes ? Une cabane dans le jardin de l’autre côté du passage commun avec les voisins ; mais quel luxe ? Tapissée avec des « Emprunts russes », maintenant sans valeur. Durant ce rude hiver 1939-40, M. Landemard levé le premier, devra dégager le chemin à la pelle avec son unique bras (accident courant autrefois dans les fermes, lors des battages).

Ma première carte d’identité, rendue obligatoire dans l’urgence : la France est envahie depuis le 12 mai ; Paris va capituler le 14 juin, jour de mes 18 ans. Les deux témoins : M. Landemard et le voisin Lefevre, de braves gens. Quant au maire, PARRAIN, il abandonnera village et administrés, me laissant seule à l’arrivée de l’ennemi. Loin des miens, aurais-je pu imaginer que de lointains ancêtres : Charles-François et Jean-Baptiste Bréant, Pierre et Denis Poufillet, y avaient vécu, déjà, aux heures les plus sombres de notre histoire : la révolution de 1789 ?

L'invasion allemande le 2 juin 1940

Le 10 mai 1940, les troupes allemandes ont envahi les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg. Le 12 mai, la ligne Maginot est percée à Sedan, la France est envahie. Les réfugiés se succèdent sur les routes, s’arrêtent dans les villages avant une nouvelle étape, sans but, si ce n’est d’échapper à l’envahisseur.
Le samedi 8 juin, dans la matinée, nous entendons des grondements sourds, des balles tirées d’avion sifflent autour de l’école. J’éloigne les enfants des fenêtres. Mais la classe doit continuer : les épreuves du Certificat d’Études Primaires (C.E.P.), mon premier certificat, doivent avoir lieu le surlendemain lundi 10 juin, à Magny-en-Vexin.
Le soir, je pars tout de même à Menucourt. Là, j’apprends que Gisors et Pontoise ont été bombardés. La situation s’aggrave rapidement ; mes parents hésitent à me laisser repartir le dimanche en fin de matinée. Je m’entête : « Et le Certificat d’Études, demain, à Magny ? »
Je quitte le tacot à Hodent ; la route est encombrée de charrettes de réfugiés ; certains sont à pied et poussent des bicyclettes et des voitures d’enfants chargées de paquets. Je marche à contre-courant, seule sur le bas-côté de la route. Mes logeurs sont bien étonnés de me voir revenir, inquiets sûrement, car l’ennemi est proche. Je m’obstine : « Je dois emmener mes élèves demain à Magny, il me faut un véhicule » et j’ajoute : « Nous devrons partir tôt, sept kilomètres au pas d’un cheval, c’est une heure de route ». Rien à faire ; chacun pense à partir, comme les réfugiés que j’ai rencontrés. Le lundi matin, il faut se résigner : c’est l’exode.
M. et Mme Landemard décident de rester au village, avec leur petit-fils Jacky âgé de deux ans et demi. Quant à moi, dans l’après-midi, je reprends la route de Magny, espérant... encore... trouver le tacot du soir pour rentrer à Menucourt. J’attends sur le bord de la route, une heure, plus encore. Plus de doute, le tacot ne passera pas. Et me voilà de nouveau, marchant en direction d’Omerville ; c’est là que je passerai ces jours difficiles. J’ouvre l’école aux heures habituelles, sous l’œil étonné des populations de passage. Quelques enfants du village sont restés. J’accueille momentanément des petits réfugiés.
Chez M. et Mme Landemard, nous survivions grâce au jardin et au poulailler. On trait les vaches lâchées par leurs propriétaires, on emplit des jattes de crème, on fait du beurre. Hum ! Le souvenir des fraises à la crème, d’autant meilleures qu’elles sont cueillies au petit jour et cachées (sous l’escalier) au regard des Allemands qui en semblent particulièrement friands ; « Bizarre ! se disent-ils, en ce mois de juin, il n’y a que des fraises vertes dans les jardins ! ».
Le vendredi 14 juin 1940, au matin, jour de mon dix-huitième anniversaire, mes hôtes veulent me retenir à la maison : les Allemands arrivent dans le village. Conscients de leurs responsabilités, ils décident de me faire passer pour leur fille. Cette première unité ne fera que passer. Un autre groupe de soldats arrive. Les hommes, torses nus, se lavent au robinet de la cour, étonnés de trouver une école avec des enfants au travail. Certains offrent des friandises, il faut refuser. Ne dit-on pas que les bonbons sont empoisonnés ?
Vers onze heures, un officier se présente, raide, botté. Il salue, ses talons claquent. Il cherche une carte de la région : l’ennemi avance vite, peu de panneaux indicateurs si ce n’est de petites plaques apposés sur les murs dans les villages. La carte du département de Seine-et-Oise, en papier toilé, est soigneusement roulée sur le haut de la bibliothèque, heureusement ! Je lui montre les grandes cartes de France de Paul Vidal de La Blache ; ce n’est pas ce qu’il veut, bien sûr. A-t-il compris ma dérobade ? Dépité, l’homme se redresse fièrement, me toise, me regarde fixement ; « Savez-vous que Paris a capitulé ce matin ? ». Je cache mon émotion.
« Je le sais.
- Qui vous l’a dit ? »
J’invente une réponse : « Un soldat allemand ». L’officier, étonné, salue, claque les talons, s’éloigne.
Malgré les réticences de mes « parents », je retourne à l’école l’après-midi. Le village est sinistre, seule la place du village vit, au ralenti. Quelques soldats s’affairent autour de leurs véhicules, des animaux errent dans les ruelles désertes ; le silence n’est rompu que par les beuglements des vaches abandonnées par leurs propriétaires et qui attendent, pis gonflés, une main pour les traire.
Nous travaillons jusqu’à seize heures trente puis je reste seule. En institutrice consciencieuse, je corrige les cahiers, je prépare le travail du lendemain... Mais y aura-t-il un lendemain ?
Tout à coup, un soldat fait irruption dans la classe, bien étonné de m’y trouver ; il regarde le buste de Marianne qui trône face aux élèves, m’interroge.
« Jung Frau von Orléans ? » (Jeanne d’Arc)
Je ne me sens pas à l’aise devant cet intrus assez rustre. Je reste muette.
« Vous pas parler allemand ? En Allemagne, professor parlent français. »
Alors je me redresse et je réponds fièrement :
« Eh bien, moi je parle anglais... Et latin... Et espagnol. »

Et je m’échappe. Mes logeurs, mis au courant, n’ont plus besoin d’insister pour me garder près d’eux.
Mais bientôt les Allemands ont besoin de pommes de terre ; le Maire ayant déserté la commune, c’est ce brave M. Landemard qui va sauver la situation. Au mois de juin, les tubercules de la dernière récolte ont bien mauvaise mine mais les Occupants devront s’en contenter, comme nous d’ailleurs, car nous n’avons plus de pain.
Quelques jours plus tard, l’armée a quitté le village ; je peux retourner à l’école. Hélas, quel désastre ! Les vandales ont vidé les placards, éparpillé livres, cahiers, cartes de géographie, renversé l’encre, piétiné le tout, maculé de boue, de cirage, d’excréments. Je récupère ce qui peut encore servir, nous travaillerons avec ce qui reste encore utilisable. De la blouse rose, déchirée, je tirerai deux petits tabliers.
Et puis, fin juin, en début d’après-midi, je vois arriver mon père ; il a parcouru à bicyclette la trentaine de kilomètres de Menucourt à Omerville, anxieux de savoir ce que je suis devenue.
Mon opiniâtreté me vaudra une lettre de félicitations de l’Inspecteur de l’enseignement primaire mais, dans la pagaille, je perdrai un mois de traitement et mes réclamations se solderont par une fin de non-recevoir de l’Inspecteur d’Académie.
Trente-sept ans plus tard, j’apprendrai que mes début épiques ne seront pas pris en compte pour le calcul de la retraite ; en fait, je suis coupable : « nul ne peut être fonctionnaire avant 18 ans ». Donc, malgré mes états de service, je ferai une rentrée de plus. Mais, c’est décidé, j’arrêterai en janvier ; pas un jour de plus !

Lettre de félicitations écrite de sa main par l’Inspecteur de l’enseignement primaire, M. Chopinet, le 1er août 1940 (on économisait déjà le papier) :
Je tiens à vous féliciter tout particulièrement de la constance que vous avez mise à faire votre classe lors de l’arrivée des Allemands et du sang-froid que vous avez montré en cette circonstance critique en restant à votre poste et en ouvrant votre classe au moment où presque toute la population s’était enfuie.
N.B. : J’ai fait connaître votre belle conduite à Monsieur l’Inspecteur d’Académie.


L'Exode, 3 juin 1940

Mes parents, eux, avaient quitté Menucourt le lundi 10 juin, ignorant ce que je devenais. Avais-je pu aller jusqu’à Omerville la veille ?
Sur la route de Chartres, des gens « bien renseignés » leur avaient raconté qu’Omerville avait été bombardé et que des fermes avaient brûlé. Imaginez leur inquiétude. Après avoir parcouru à pied, aller et retour, la distance Menucourt – Écrosnes (environ 160 km) et pris une journée de repos pour récupérer quelques forces, le 21 juin, mon père arrivait après une trentaine de km à bicyclette sous un soleil brûlant ; joie des retrouvailles après tant d’angoisses ! Le lendemain, il venait me chercher en voiture grâce à un ami, Michel Coubriche, à qui il avait pu procurer un peu d’essence.
J’apprendrai bien plus tard, quand la Poste fonctionnera de nouveau, que nous avions eu l’ordre de fermer les écoles, à partir du 14 juin si mes souvenirs sont exacts.
Me voilà donc à Menucourt, sans école et sans élèves. Mais je ne vais pas rester longtemps inoccupée. Le cousin Louis Bourgeois, maire du village, me demande de l’aider à la mairie. L’instituteur, secrétaire de mairie, est mobilisé, et même prisonnier en Allemagne, dans un OFLAG (Offizier-Lager, camp de prisonniers de guerre destiné aux officiers) ; sa jeune femme, Mme Foulon, s’est réfugiée dans la Creuse, chez ses parents, avec ses deux filles : Annie, 5 ans, et Michelle, 3 ans environ.

Secrétaire de mairie, 4 juin 1940

Pendant l’exode, la mairie a été mise à sac : archives, registres officiels, papiers divers ont été éparpillés dans la salle du Conseil ; il va falloir inventorier, classer, ranger ce qui peut être sauvé.
Bientôt, l’Occupant donne l’ordre de rassembler à la mairie toutes les armes détenues par les habitants ou trouvées après le passage des troupes. Je suis chargée de ce travail : un bel État à remplir.
Au jour et à l’heure dits, chasseurs et autres sont au rendez-vous. Je dois noter la nature de l’arme (je fais confiance au détenteur car je suis incapable de faire la différence entre une carabine et un fusil de guerre) et le nom du porteur ; là est la difficulté : née à Menucourt, je connais tous les habitants par leur sobriquet, mais quel est leur véritable patronyme ? Je ne peux pas écrire « le Marquis », « l’Amiral », « Poupoule », ou autre « Mère toupie » ! Cela ne ferait pas sérieux aux yeux de l’Occupant. Et je n’ose pas montrer mon ignorance, aussi, avec l’assurance de mes dix-huit ans, je demande : « Pour gagner du temps, pouvez-vous me donner votre nom de famille en même temps que le nom de l’arme que vous apportez ? ». Ainsi l’honneur est sauf.
Les commerçants ambulants venant de Vaux, Triel, ou autre, n’assurent plus les tournées. Au village, à part la boulangerie, les boutiques sont fermées. Il faut pourtant faire vivre la population. Le Maire prend la situation en mains. Les cultivateurs partis en exode ont lâché leurs bêtes dans la nature, il suffira de quelques hommes ou gamins agiles pour attraper soit un cochon, soit un mouton. Gugusse, le boucher de Courdimanche, vient de se suicider ; heureusement son commis est disponible. Une corrida et la malheureuse bête est transportée à Courdimanche où elle sera abattue.
À Menucourt, à la boucherie, je fais office de caissière ; le produit de la vente de la viande sera ensuite réparti entre les éleveurs quand ils rentreront, mais quand ?
Bilan de cette première année d’enseignante (1939 – 1940) :
Institutrice « chargée d’école » à dix-sept ans, sans formation, « secrétaire de mairie » bénévole, chargée du sauvetage des archives ; puis chargée d’un État des armes par l’Occupant, « caissière » à la boucherie... Le tout en une année... Et ensuite ?
Un an plus tard, de retour à Menucourt, ce sera la chasse aux doryphores. Un malheur n’arrivant jamais seul, un insecte coléoptère s’attaque aux pommes de terre ; il dévore les feuilles et cause la mort de la plante. La pomme de terre étant, de loin, la principale ressource alimentaire en ces temps de pénurie, c’est une catastrophe de plus qui s’abat sur le pays ; les soldats d’Occupation ne sont-ils pas appelés, eux aussi, « doryphores » ? Comme les insectes, ils affament la population.
L’Ordre arrive dans les mairies et les écoles. Les instituteurs (ou plutôt les institutrices puisque la plupart des hommes sont prisonniers en Allemagne) devront conduire leurs élèves dans les champs de pomme de terre et leur faire ramasser les vilaines bestioles.
Donc, en été, je pars le matin avec mes élèves munis de boîtes à conserves vers la ferme du Bas-Rucourt, la vallée Bassée, les terrains situés au-delà de la route de Saillancourt, et nous rentrons en fin de matinée, les boîtes pleines de bestioles grouillantes. Un peu de pétrole, une allumette, et les bestioles sont détruites. L’Ordre vient aussi d’aider les cultivateurs à détruire les varrons, larves qui s’attaquent au cuir des bœufs, cuir tellement utile à l’armée allemande : sans cuir, pas de bottes, la fierté de l’armée. Mais il n’y aura pas de suite.

Fin août 1940

Un samedi, vers midi, nous voyons arriver M. et Mme Landemard chez qui j’ai logé, à Omerville, du 10 novembre 1939 au 22 juin 1940 et surtout qui ont su me protéger lors de l’arrivée des troupes ennemies. Ils sont venus d’Omerville à Menucourt, environ 30 kilomètres, en partie à pied, pour m’apporter un courrier de l’Inspecteur primaire de Mantes ; pas de téléphone et les services postaux étaient encore très aléatoires.
Je devais me rendre, dès que possible, à Buhy, canton de Magny-en-Vexin, près de Saint-Clair-sur-Epte, pour rouvrir l’école. En effet, les instituteurs devraient reprendre le service le 1er septembre, sauf ceux qui étaient restés à leur poste lors de l’exode en juin ; ceux-là avaient droit, selon les cas, à deux ou trois semaines de « congé de détente ». Je pense d’abord à mes élèves d’Omerville, à l’examen du C.E.P. qui a été ajourné et j’espère les retrouver bientôt. J’abandonne mon droit à trois semaines de congé et je retourne à Omerville avec M. et Mme Landemard.
Le lendemain dimanche, en début d’après-midi, il faut se rendre à Buhy, distant d’environ 9 kilomètres. M. Landemard m’accompagne à pied à travers champs ; ce serait une agréable promenade si ce n’était la chaleur forte en cette fin d’été... Et l’angoisse de l’inconnu.
Je dois d’abord me présenter au maire du village ; il est à la tête d’une importante exploitation agricole ; M. Landemard y a travaillé quelques années auparavant. Mais le maire est absent, il fête le baptême d’un de ses petits-fils à La Chapelle-en-Vexin. M. Landemard m’abandonne à la personne de confiance qui garde la ferme ; mais les heures passent, le jour baisse. Personne ! L’institutrice elle-même est absente. Il faut pourtant me trouver un lit pour la nuit ; une estafette est envoyée à bicyclette au hameau de Buchet ; une dame âgée veut bien me prendre en pension pour ces deux semaines mais comment me nourrir ? Elle doit avoir environ soixante-dix ans car elle me racontera qu’un Prussien l’a tenue sur ses genoux lorsque Paris a été envahie en 1870. L’histoire serait-elle un perpétuel recommencement ?
Encore 2 kilomètres à pied à la nuit tombante et j’arrive chez une vieille dame charmante, bien qu’un peu bizarre. Ma chambre à l’étage est vieillotte et romantique : dessus de lit et rideaux à fleurs, dallage rouge, passé au siccatif. Mais que se passe-t-il donc la nuit ? Les carreaux de grès s’entrechoquent légèrement : c’est une cavalcade de souris ! Après dîner, un bien maigre repas, nous bavardons un peu dans la salle à manger, le soir descend paisiblement sur le hameau, bonheur du calme retrouvé. Un léger bruit dans le buffet : « Chut, dit mon hôtesse, c’est ma petite souris ! ». Le lendemain matin, au petit déjeuner, nous serons tout de même bien aises de croquer quelques biscottes déjà écornées, le boulanger de St Clair-sur-Epte n’assure plus les livraisons, lui reste-t-il d’ailleurs de la farine ?
Le matin et l’après-midi, les gamins du hameau me suivent jusqu’à l’école de Buhy : deux kilomètres d’une agréable promenade dans la campagne puis quelques révisions, conversation avec l’institutrice en titre, en congé de détente, une classe-promenade quelquefois. L’ambiance est familiale, paisible, à une cinquantaine de kilomètres de Paris : l’armistice n’a-t-il pas été signé le 22 juin ?

Septembre 1940, retour à Menucourt

Å la mi-septembre 1940, un courrier officiel arrive à Buhy : par ordre du Chef de l’État, le maréchal Pétain, les Écoles normales d’instituteurs sont fermées et, ce qui me concerne directement, les Intérimaires sont licenciées : « la guerre est terminée », les instituteurs mobilisés vont reprendre leur poste. Personne n’imagine encore que ces malheureux sont prisonniers et qu’ils ne rentreront - pas tous d’ailleurs - que près de cinq ans plus tard, en avril-mai 1945.
Il faut donc quitter Buhy, ce havre de paix. Le dimanche matin 16 septembre, ma logeuse m’a réveillée tôt ; petit déjeuner frugal, les adieux, le départ. Le hameau dort encore, il fait nuit, il pleut, le sentier qui mène à la route de Rouen est boueux et glissant. Enfin voici la route ; mais une ombre s’agite ; qui se cache dans le pré à l’orée du bois ? Il faut pourtant presser le pas car Magny est encore à 11 km ; en fait le « bandit » est une malheureuse vache noire et blanche qui s’abrite de la pluie. Les coups de six heures sonnent quand je traverse La Chapelle-en-Vexin ; encore 9 km ! Mais un roulement sourd se rapproche ; nouvelle frayeur : un convoi allemand ; je me fais petite sur le bord de la route. Et voici Saint-Gervais, encore 3 petits km mais le jour se lève et la descente sur Magny est un plaisir sauf que... la petite valise en carton détrempée par la pluie s’est ouverte, vidée dans le caniveau.
La France s’installe dans la guerre. Me voici, sans travail, à Menucourt. On me propose un emploi de préparatrice en pharmacie à Paris, de préceptrice dans une famille en relation avec les Dormeuil. Mes parents hésitent à me laisser partir dans la capitale occupée par les Allemands. Pour ne pas être trop à la charge de mes parents, je tricote - j’ai déjà quelques clients - et je suis reconnaissante à Mme Chopard, l’épouse de mon instituteur qui, en 1929, m’a permis de réaliser ma première œuvre aux aiguilles : une culotte et un pull pour mon premier petit frère.
Enfin, la veille de la Toussaint, une nouvelle affectation. Le Chef de L’État a compris que la guerre n’est pas terminée, il faut de nouveau faire appel à des institutrices intérimaires ; me voilà donc nommée à Menucourt même, là où je suis née, là où on me tutoie, on m’appelle par mon prénom. Je remplace M. Foulon, prisonnier dans un Oflag (Offizier-Lager : camps de prisonniers de guerre destinés aux officiers) et surtout Louis Bajon qui avait mené pendant un an la classe à la baguette. La classe regroupe trois « divisions » de garçons et filles de dix à quatorze ans. Je n’ai pas de formation pédagogique ; les gamins sont espiègles et les parents peu enclins à les sermonner : ne suis-je pas celle qui s’est élevée au-dessus de sa condition ? Personne pour me conseiller, m’aider à préparer le C.A.P. (Certificat d’Aptitude Pédagogique), rien n’est prévu.
Mon amie Nelly me conseille de m’inscrire au cours Jarach, à Paris, pour préparer l’écrit de l’examen mais c’est un établissement privé, payant ; de plus il me reste peu de temps pour étudier entre la classe et le travail à la maison. En effet, pour obtenir un peu de lait, quelques pommes de terre ou du blé, ma mère va souvent travailler chez des fermiers à Courdimanche ; à moi, la fille aînée, de veiller sur la petite sœur et de préparer mes deux frères pour l’école. C’est la galère !
Début 1942, l’année de mes 20 ans, je peux me présenter à l’épreuve écrite du C.A.P. à Pontoise. Le thème ? L’histoire et la mémoire de la patrie. Je termine fièrement ma dissertation par la devise de Paris ; « Fluctuat nec mergitur » (Flotte mais ne coule pas), paroles d’espoir en cette période la plus sombre de la guerre ? En attendant le « tacot » du soir, je passe le reste de la journée chez Mme Huet, mon professeur de français-latin du collège, toujours aussi maternelle avec son ancienne élève.
Je passe les épreuves pratiques dans ma classe avec succès, en juin, mais je suis épuisée physiquement et moralement. Pourtant je m’inscris à un stage d’éducation physique au C.R.E.P.S. de Paris (Centre Régional d’Éducation Physique et Sportive) en septembre, l’occasion de vivre chez mon oncle et ma tante avec ma cousine Christiane. Un repos relatif...
Extrait du journal de mon amie Nelly :
Lundi 23 août 1943, en visite à Menucourt :
« Pendant que *** donne sa leçon (au château) j’apprends comme elle a été souffrante tout l’an dernier... Au point que ses parents craignaient de la perdre. Pauvre ***, si naturelle avec moi, simple et bonne comme tout chez elle.


Rentrée 1942

J’aborde sereinement la rentrée en 1942 : j’ai pris de l’assurance, les résultats au C.E.P. sont encourageants, les parents me font maintenant confiance. Et pourtant, je n’exercerai pas une troisième année à Menucourt.
Au retour de mon stage au C.R.E.P.S. de Paris, un courrier de l’Inspecteur m’attend : je dois me trouver le lendemain matin 1er octobre à 8h30 à l’I.F.P. (Institut de Formation Pédagogique) place de la gare à Saint-Germain-en-Laye, à l’entresol de l’hôtel-restaurant (« L’arrivée » ? ou « Le Terminus » ?).
Aller de Menucourt à Saint-Germain à cette époque est une véritable expédition : 3 km à pied pour aller à la gare de Vaux-sur-Seine, un train jusqu’à Paris Saint-Lazare et un autre jusqu’à Saint-Germain.
Yvonne G., une ancienne camarade du collège de Pontoise, rencontrée sur le quai à Paris me renseigne : les Normaliennes (et les Normaliens) de la promotion 1939-1942 ont achevé leur formation ; les Écoles Normales supprimées depuis septembre 1940 sont remplacées par les I.F.P. (Institut de Formation Pédagogique). Cette année, des institutrices (et instituteurs, rares bien sûr) ayant déjà enseigné comme auxiliaires, titulaires au nom du C.A.P. (Conseil d’Administration Pédagogique), ont été choisis pour recevoir une formation pédagogique en un an, en Seine-et-Oise, 42 institutrices en deux groupes de 21 alternant une partie de l’année à Saint-Germain, l’autre à Paris et ayant déjà fait la preuve de leur goût pour l’enseignement et, bien sûr, sans attaches ni avec la franc-maçonnerie, ni avec la religion juive : les origines de mes ancêtres et leur nom en sont la preuve.
L’École Normale étant occupée par l’armée allemande, la directrice Mlle Bourlot nous reçoit à l’entresol du café : c’est là qu’elle réside, là aussi qu’auront lieu la plupart des cours dans l’unique salle mise à notre disposition. 21 élèves pourront prendre place.
Tout de suite se pose le problème de notre vie à Saint-Germain ; certaines viennent de province (Bouches du Rhône, Haute Saône) ou simplement de villages de la Région Parisienne sans liaisons faciles avec Saint-Germain. Momentanément la cantine de l’école de la rue de Écuyers pourra nous accueillir à midi, mais le soir ? Pas d’internat non plus ; une possibilité peut-être : la « Maison Blanche » ? Avant l’Occupation, cette propriété dirigée par miss Hall recevait de jeunes anglaises ; en ce moment il semble y avoir un litige entre les anciens intendants de l’École Normale qui l’occupent et la nouvelle titulaire du poste.
Mlle Bourlot nous engage à « tenter notre chance ». Sans recommandations aucune. Et me voilà partie, avec Mlle Cornubert, de Champlitte (Haute-Saône) suivant les indications de Mlle Bourlot (le tabac Thiers, puis longer le lycée) ; enfin la Maison Blanche ; des pourparlers devant le portail entrouvert et enfin nous pouvons entrer et nous installer dans la « chambre rose » donnant sur le jardin. De là, nous pouvons apercevoir l’École Normale badigeonnée de gris, entendre les bruits de bottes et les chants de l’Occupant mais aussi le tintement de la cloche d’un couvent en contrebas.
Mme la Directrice, toujours de noir vêtue, assure le cours de morale professionnelle ; elle veut faire de nous des institutrices modèles ; de la discipline : levée tôt, conduite irréprochable. Institutrices de campagne nous sommes des partis enviables, méfions-nous. Pour nous consacrer entièrement à notre « vocation », une bonne pourrait nous décharger des humbles travaux ménagers !
Nos formatrices et la plupart des instituteurs de l’École d’Application de la rue Ampère sont des célibataires ; est-ce l’image de l’institutrice idéale, nonne laïque ? La directrice de l’E.F.P. étant le « conseiller spirituel » des « postulantes » à travers le « cahier de confidences » (notes de lectures, réflexions, questions diverses) remis obligatoirement chaque samedi.
Les cours du matin commencent rituellement par une lecture morale et un chant choisis par les stagiaires à tour de rôle. Pourtant, là, comme à Menucourt, on ne chante pas l’hymne « Maréchal, nous voilà ». Commence alors le cours : pédagogie, psychologie, étude des écrivains pédagogiques. Le professeur apprécie la maturité des stagiaires (je suis la plus jeune), plus mûres que les jeunes normaliennes et déjà riches de l’expérience acquises dans leur classe. Une pause dans la matinée, l’horloge du château marque 11 heures ; notre estomac crie déjà famine et ce n’est qu’un maigre brouet qui nous attend à la Maison Blanche.
« Carottes et navets
Au jus aigrelet
Composent le menu
De notre cher institut »
Le jeudi après-midi est souvent consacré à des sorties pédagogiques : Saint-Germain et les hôtels construits sous Louis XIII et Louis XIV pour les courtisans, des réalisations à but social à Paris : le Palais de la femme, la Cité du Refuge de L’Armée du Salut.
Vu mon état de santé, je suis dispensé du cours de gymnastique, le jeudi matin, au lycée de jeunes filles. Ce qui ne m’empêche pas d’assister au cours de Sciences là aussi en fin d’après-midi. Il fait nuit, il fait froid, les rues sont désertes, mais les cours sont un régal. Madame X. nous invite même à fêter la fin du stage chez elle, là où a vécu la « Grande Mademoiselle », cousine germaine de Louis XIV.
L’après-midi se passe en partie à l’école annexe, rue Ampère, il y règne une discipline stricte, les institutrices vouvoient les élèves qui semblent triés sur le volet dans ce quartier de grandes propriétés ; un peu plus de chaleur humaine tout de même dans la classe de C.P. de Mme H. et à l’école maternelle.

La promotion 1942/43

Le 20 décembre 1942, les dix internes fêtent la fin du premier trimestre, le soir à la Maison Blanche.
Souvenirs des jours de paix ? Espoir de jours heureux ? Des noms ronflants, un semblant d’abondance sur ce menu alors que nous subissons de sévères restrictions alimentaires.

Menu :
Potage Crécy
Assiette gasconnaise
Pommes mousseline
Yaourt
Tarte aux pommes
Cake
Fruits au sirop
Amandes pommes
Buffet : biscottes, confitures, miel, chocolat

Vins :
Apéritif Saint-Raphaël
Châteauneuf-du-Pape
Café
Rhum
Thé

Début de mon stage à l'I.F.P. de Saint-Germain-en-Laye

Lettre de Nelly Muzard du 29 novembre 1942 :
(Nelly avait 11 ans et moi 10 ans quand nous nous sommes connues. Le 1er octobre 1932, jour de notre admission en 6ème au Cours Secondaire de jeunes filles (bientôt Collège) de Pontoise. À l’époque, peu de filles poursuivaient leurs études au-delà du Certificat d’Études Primaires ; Nelly et moi avons eu la chance, grâce à nos instituteurs, d’être reçues au Concours des Bourses, ce qui nous a permis d’obtenir le Baccalauréat après des années studieuses ; redoubler signifiait perdre sa Bourse.)


Viarmes, 29 novembre 1942
Chère petite ***,
Malgré le peu de liberté dont je me permets l’usage, je te réponds bien vite à cause de l’argument « petite interne » qui m’a rappelé bien des souvenirs. J’espère que vous êtes mieux nourries à présent ; le menu du soir est vraiment un peu maigre surtout si vous travaillez après dîner, je te plains bien de n’avoir pas de chauffage. Il fait trop froid déjà pour rester sans feu et surtout pour travailler. Il me semble que vous avez beaucoup de travail – au total plus ou moins que tu ne t’en donnais pour ta classe ? J’aime l’histoire du cahier de confidences (j’espère que l’on vous fournit le papier !). Parlons engelures : moi je n’en ai pas encore mais Jacqueline beaucoup déjà ; je connais plus d’un remède mais qui ne sont pas toujours efficaces. Il faudrait d’abord un bon état général et avoir chaud. Le Docteur avait donné à Jacqueline une pommade épatante mais à base d’huile de foie de morue, aussi on ne la fait plus, c’est dommage. Il y a l’oxy-gelure liquide à mettre seulement sur engelures non écorchées mais qui réussit bien si on s’y prend assez tôt, on doit encore en trouver. Essaye. Remèdes d’un autre genre mais, non moins bons comme curatif et préventif, je superpose bas et chaussettes de laine ou gros coton (pour les mains, gros gants de laine assez larges) et aux pieds des sabots ; l’an dernier j’ai mes sabots de raphia que j’avais fourrés de peaux de lapins. Même dans une classe gelée j’avais les pieds chauds, très appréciable. Cette année, malheureusement, les sabots sont presque usés, mais je viens d’en recevoir une paire (tout en bois) de mes vacances, paire commandée depuis plus de deux mois ! C’était même difficile à trouver là-bas. Je me réjouis à l’idée de les étrenner, autant que lorsque j’avais quatre ans ; je ferai la classe avec, bien sûr, je crois que c’est le moyen le plus simple et le plus sûr pour les engelures. Coucher avec socquettes en effet empêche le contact trop direct de la bouillotte, cela vaut mieux, et aussi le contact glacé des draps.
Tant mieux si tu t’entends bien avec ta camarade Ginette (tu as oublié de me dire son nom). J’espère que vous ne vous en faites plus pour les alertes. Nous, nous entendons les avions mais ici il n’y a jamais d’alerte. Je te trouve meilleur moral qu’à l’ordinaire, je pense que c’est déjà l’effet de l’internat. Je crois que tu ne regretteras pas ce stage, tu sais. Tu n’as pas l’air en trop bon état physique tout de même et l’interdiction de gymnastique m’ennuie. Tâche de te retaper. La santé est essentielle à l’heure actuelle surtout pour ceux de vingt ans à mon avis.
En effet, vos visites doivent être intéressantes. Mais le temps est bien réduit pour la culture personnelle, peut-être intéressante aussi. Continue de penser à moi, à tes cours pour le vocabulaire, le chant, etc. Quoique j’aie peu d’espoir de te voir, tu sais qu’à Noël on n’y parvient jamais.
Merci pour les nouvelles des anciennes compagnes. Le cas Jeanine Manguine m’inquiète pour moi (si j’allais en faire autant !), Marthe a bien de la chance, je voudrais bien être 5 minutes petite souris dans sa classe !
Robert est-il interne ? À mon avis, c’est mieux pour toi d’être un peu seule, ou plutôt un peu avec d’autres de ton âge et du métier.
Moi aussi j’ai aperçu Mlle Garnier (vieille) à la Sorbonne, mais elle ne m’a pas reconnue. J’ai souri à l’histoire des pieds de cochons mais je ne me rappelle plus quels souvenirs communs elle peut éveiller avec Mlle Tibéri et toi. J’ai fait la commission de R. Brunet à Jacqueline.
Quelques mots de nous maintenant ? Tout le monde va bien. Je t’ai peut-être déjà dit que j’avais grossi de 4 kg à Monceaux ; je pesais 56 kg ; depuis, j’ai peut-être un peu maigri, je ne sais. J’étais sûrement mieux comme cela !
Nous devons occuper, Jacqueline et moi, le logement que Jacqueline a à l’école (Ma classe provisoire, elle, n’a pas de logement). Logement situé à l’école même, au 1er étage, le mieux exposé, tout au midi ; une cuisine assez grande et deux chambres, un couloir, eau, gaz, et électricité, mais tout à nos frais. Jacqueline en a obtenu avec peine la mise en état : lessivage des murs et papiétage de ma future chambre, ce qui n’était pourtant pas un luxe ! C’est fini maintenant. Il y a des meubles pour la cuisine et une chambre. Donc pour moi, nous avons trouvé l’essentiel. Nous devrions donc être installés. Mais il faudrait du bois, ce qu’on n’a pas le droit de vendre ici. À la maison, nous en avons un peu plus de deux stères pour passer l’hiver, et pas de gaz ; tu penses qu’il ne peut être question d’en emporter. Pourtant, maintenant que nous sommes toutes deux à Viarmes, nous ne pouvons rester toujours chez mes grands-parents. C’est trop petit et l’utilisation des pièces est mal comprise et nous ne pouvons faire changer toutes les habitudes. De plus ils vieillissent et comprennent difficilement qu’on ne peut travailler quand on bavarde autour de vous. Pour moi, je serai mieux seule. Un de ces jours je te dirai de changer tes adresses. Nous venons d’acheter un radiateur électrique et allons l’essayer aujourd’hui. Si cela peut aller, tant mieux. Nous viendrons tout de même prendre nos repas chez grands-parents, gros souci de moins pour nous. Notre petite collègue qui a même logement que nous mais tout au nord et est sans feu se couche à six heures et demie et espère même rentrer tous les soirs à Paris plutôt que de geler. Le maire lui a dit qu’elle « se débrouille » facile ! Déjà nous, qui par Maman, connaissons mieux les gens, n’y arrivons pas.
En classe nous sommes peu chauffés mais mon poêle marche moins mal, et une nouvelle femme de service me rend la classe moins sale. Élèves toujours de même. Aussi depuis quinze jours rhume et mal de gorge comme j’ai rarement eu, impossible de parler, ma voix s’éteignait puis reprenait. Pour la voix cela va mieux, le rhume continue. Ce n’est pas drôle, je n’ai pas voulu tout de même abandonner mes cancres. Cette année, elles n’ont eu aucune pitié, j’en ai été très attristée car dans les autres classes, même à Beaumont quand j’étais souffrante surtout de la gorge, le silence régnait, parfait. Ici, on aurait cru qu’elles faisaient exprès d’être plus dissipées encore.
C’est Mathématiques Générales que je prépare : Certificat de Licence qui ne compte pas dans la Licence de Mathématiques d’Enseignement mais qui est indispensable pour la préparer quand on n’a pas fait de Mathématiques Spéciales. Une camarade (mariée) me passe régulièrement les notes pour les cours que je ne suis pas. Pour l’instant, j’ai surtout copié. Pour comprendre, il faut que j’aie revu pas mal de mon cours de mathématiques élémentaires. Je ne sais si je vais pouvoir assez travailler et aussi si j’ai assez de facilités mathématiques pour réussir. En tout cas, la serviabilité que je trouve jusqu’ici chez les quelques camarades que j’ai rencontrées m’est bien douce, à côté de l’esprit que j’ai trouvé chez bien des collègues depuis mes débuts dans le métier.
J’avais, de vacances, envoyé quelques cartes à nos anciennes camarades : M. Henriette, Marthe, Françoise, mais je n’ai eu aucune réponse.
Je tombe sur la recette de culture personnelle de ta directrice. Peut-être est-ce très bon, mais moi, je suis trop matheuse, bien loin de tout ça, pour le moment. Autre genre de développement intellectuel, et les jours sont trop courts pour qu’au moment où il serait intéressant de développer notre esprit, nous ayons le temps de le faire dans toutes les directions voulues. Il faudrait pour bien faire un repos moral, presque un vide moral, dont nous n’avons pas la jouissance. Que l’institutrice ait une bonne, cela ne suffirait pas encore. Il me semble que si j’avais mon foyer, j’aurais tant de plaisir à voir beaucoup de choses sortir de mes mains, « finies » comme je les aime voir, que j’en confierais difficilement le soin à une bonne, ou alors comment trouver la « perle » réalisant au mieux nos désirs ?
Moi aussi, je serais contente de te voir mais ni à Menucourt ni à Viarmes, ce n’est pas facile. Je vais à Paris aussi souvent que les heures de classe et de cantine me le permettent, tous les jeudis en général, et j’irais aussi le dimanche si je voulais, mais le dimanche, tu vas à Menucourt. Si tu veux me voir un jeudi après-midi à Paris, il faudrait pour cela que tu sois libre. Moi je n’ai pas cours qu’un jeudi sur deux et de 17h30 à 18h30, je pourrais te voir avant. Jeudi prochain 3 décembre j’ai cours, le 10 pas cours, etc mais j’y vais quand même les jours sans cours. Il suffit que tu me préviennes et choisisses alors le lieu où nous retrouver ; mon train arrive gare de Nord à 13h30. Pendant les vacances de Noël, je peux aussi aller à Paris mais peut-être fera-t-il bien froid et les jeudis suivants aussi. Maintenant tu n’es peut-être jamais libre le jeudi après-midi ? Réfléchis alors à ce qui serait possible.
Voici un journal, qui, comme le tien, vaut bien ses trente sous. On ne croirait pas que le papier est rare ! Pour moi j’en ai tout de même un peu d’avance, de quoi ne pas oublier mes anciennes petites camarades. C’est que six ans ensemble, ça peut compter, n’est-ce pas ?
Je t’embrasse.
Fais comme moi, ne laisse pas rouiller ta plume.
Nelly.


Juin/juillet 1942 , stages à l'école annexe, l'École Normale et au C.R.E.P.S.

À partir du 15 février, nous devons accomplir deux stages dans les classes d’application de l’école annexe. Je passe d’abord trois semaines au CM2 ; classe mixte ; l’institutrice estime que les garçons, comme les filles, doivent s’exercer à la couture ; un premier pas déjà vers l’égalité hommes-femmes et le partage des tâches ? Elle me prévient qu’une élève peut faire une crise d’épilepsie et m’apprend la conduite à tenir en cette occurrence.
Le second stage se passe au CE2 ; l’institutrice est très pointilleuse ; assise au fond de la classe, elle épie et note la moindre erreur, le moindre lapsus. Elle voue un culte à la netteté des tableaux noirs ; ils doivent être essuyés, lavés, rincés à l’eau claire, frottés enfin avec un chiffon de laine, au risque pour la malheureuse stagiaire de manquer de temps pour aller prendre son maigre repas à la Maison Blanche. L’institutrice vient ensuite vérifier le travail et gare ! Si l’écriture n’est pas impeccable, tout est à recommencer.
Pas de chauffage à l’internat ; heureusement cet hiver 1942-1943 n’est pas trop rigoureux. J’apprécie ma co-turne (turne : chambre dans l’argot de l’École Normale Supérieure de Paris) Ginette ; le soir, dans la chambre, nous partageons une petite dînette : pommes de terre cuites le dimanche soir à Menucourt, tartines de miel de Champlitte.
Le 1er avril, c’est la séparation, nous quittons Saint-Germain ; la suite de la formation se fera à Paris, en partie à l’École Normale des Batignolles avec Mme Joule ; gymnastique, sciences « de la vie » (les fléaux sociaux, alcoolisme, tuberculose, et autres...), en partie dans un établissement d’enseignement technique (le matin).
A l’École Départementale de Vitry-sur-Seine, sept stagiaires se retrouvent à un cours de cuisine par semaine, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à cuisiner ! Une matinée est consacrée au repassage et aux « apprêts de teinturerie » : il faut remettre en forme les pantalons de gros drap des garçons internes. Les cours de couture vont s’avérer bien utiles en cette période de pénurie : travail sur mannequin, machine à coudre, et confection d’un chemisier dans les règles de l’art ; c’est ainsi que la dernière ceinture de flanelle de mon père, ancien carrier, va retrouver une nouvelle jeunesse.
Le trajet Vitry – Les Batignolles, entre midi et 14h, est un véritable exploit, des stations de métro sont fermées, les alertes aériennes sont nombreuses, bus et métros s’arrêtent alors. C’est un cauchemar : voyageurs et piétons ont dû s’entasser sur les quais jusqu’à la reprise du service.
Mon oncle et ma tante m’hébergent à Malakoff mais le retour de Vitry à Menucourt le samedi soir tient encore plus de l’exploit : bus, métro, train à Paris Saint-Lazare jusqu’à Conflans Fin d’Oise, traversée de l’Oise en bateau, navette de Menucourt à Vaux, encore trois bons kilomètres à pied et enfin mon clocher.
Un certain bonheur pourtant : une formation exceptionnelle, un havre de paix après trois dures années d’enseignement, à part les alertes aériennes si nombreuses en ce printemps 1943 que le stage à l’école de puériculture, boulevard Brune à Paris, sera annulé, quelle déception ! Finie l’occasion de vider les biberons et de manger les restes de bouillie des bébés : quand on a faim, si faim !
Le 15 juin, nous sommes donc expédiées à Reims (C.R.E.P.S.) pour un stage d’éducation physique d’un mois au lieu des deux semaines prévues. C’est la déception de nouveau. Pourtant à l’arrivée une surprise nous attend : une sardine dans chaque assiette, un repas appréciable, des asperges, pourtant mets de riches, mais les Allemands ne devaient pas apprécier ce précieux légume. La corvée de peluches après certains repas est un moment de détente.
Comme de jeunes recrues, nous allons d’abord toucher notre équipement : maillot de bain, short, tennis, le tout ayant déjà beaucoup servi. Puis c’est la visite médicale : 49 kg, 10 de tension ; piètre athlète ! Je suis donc incorporée à la dernière vague de la 4ème équipe : à ménager. Nous sommes initiées à la méthode Hébert qui prône les exercices dans la nature, en déplacement sur le plateau.
À longueur de journée, nous devons arpenter les rues de la ville. Deux fois par semaine, il faut quitter la chambre rue de Vestes (maison réquisitionnée ?) pour être à la piscine, à 6h30, puis se rendre au C.R.E.P.S. pour le petit-déjeuner et l’appel, monter au stade Pommery deux fois par jour pour l’entraînement (les faiblardes dont je fais partie s’entraîneront le matin près du C.R.E.P.S., sur le « terrain des Coutures ») ; exercices au gymnase, danses folkloriques ou rythmiques.
La récompense après une journée si bien remplie ? Voir la cathédrale se teinter de rose au soleil couchant ou tout au moins les tours qui émergent des sacs de sable censés la protéger en cas de bombardement ; l’odeur des tilleuls en fleurs, la quiétude des habitants qui prennent le frais sur les trottoirs ; comme la guerre semble loin ! Pourtant les premiers bombardements sont imminents.
Le dernier jour, démonstration sur le stade devant les Autorités rassemblées sur les gradins : formation des équipes, déploiement autour du terrain pour l’échauffement, retour sur le plateau pour le déroulement des exercices, avant la marche de « retour au calme ». Je me suis mise d’accord avec ma comparse pour « attaque et défense » et surtout « lever-porter », je ne ferais pas le poids devant cette masse de 80 kg et aurait-elle la force de soulever ma maigre personne ? Nous jouons de l’esquive pour éviter le ridicule.
Le 14 juillet, je retrouve la vie de famille au village ; il faut essayer de survivre malgré les restrictions de plus en plus sévères ; nourrir des lapins et quelques poules qui amélioreront l’ordinaire, glaner, récolter, conserver, habiller la petite sœur de six ans et les frères en pleine croissance.

Mi-juin à mi-juillet 1943, stage d'éducation physique à Reims

Chers parents,
Je viens de recevoir votre lettre. Inutile de m’envoyer les tickets, à part la carte d’alimentation si Wainaine vous l’a envoyée, ici nous sommes toujours J3.
Il est 13h, nous venons de déjeuner : 3 sardines avec beurre, 1 plat de pois, 2 plats de salade cuite mélangée à de la purée, 1 camembert carré pour 8, 2 morceaux de sucre. Nous avons 4 morceaux de sucre par jour. La nourriture est abondante, heureusement car avec la vie que nous menons, nous avons une faim de loup. Hier, viande à midi, saucisse le soir ; avant-hier, veau aux petits pois, mercredi, omelette aux pommes de terre.
Le plus ennuyeux, c’est que nous ne dormons pas beaucoup ; souvent nous avons causerie le soir jusqu’à 21h30 ; cela fait 22h à la maison ; comme nous sommes comme des cochons, il faut se nettoyer des pieds à la tête, on ne se couche pas beaucoup avant 23h. Le matin, je me lève vers 7h ou 7h30, et deux fois par semaine à 6h15 pour être à la piscine à 7h15.
Nous déjeunons à 8h30. À 9h, rassemblement, appel, salut au drapeau par le groupe de service ; 9h15 départ au terrain ; gymnastique jusqu’à 11h (le samedi jusqu’à 11h30). À 11h conférence ; midi : déjeuner et épluchage. De 14h à 18h : gymnastique, chant, secourisme. 19h : dîner ; 20h30 à 21h30 causerie ou veillée.
En ce moment beaucoup dansent en attendant ...h ; il y a un piano dans la salle de cours. Nous avons les mêmes lits qu’en colonie, ils ne sont pas rembourrés mais comme nous sommes fatiguées, nous dormons comme sur un lit de plumes.

Notes :

Les tickets : d’alimentation (pain, viande, etc)
Pendant le stage à Paris : avril jusqu’au 15 juin, je séjournais à Malakoff chez mon oncle et ma tante-marraine qui avaient besoin de ma carte pour l’essentiel.
J3 : En principe de 13 à 21 ans, ce qui donnait droit à 350 g de pain et un quart de litre de vin par jour, pas de lait, en ville 180 g de viande par semaine.
Trois sardines avec beurre : c’est la fête !
La nourriture est abondante, comparée à ce que nous avions à l’Institut de Formation Professionnelle à Saint-Germain : « carottes et navets... »
À la maison ; logement réquisitionné rue des Vesles (ayant appartenu à des juifs ?)
Le nettoyer : pas de douches bien sûr.
Salut au drapeau : devise de l’État français : travail, famille, patrie.

Rentrée scolaire 1943, Les Mureaux

Rentrée scolaire 1943 : je suis nommée aux Mureaux ; à cause des événements, la rentrée a été retardée jusqu’au 2 novembre, ce qui va me laisser peu de temps pour m’installer ; mon premier « chez moi » ! au-dessus des classes, le logement réglementaire d’ « institutrice adjointe célibataire » : une cuisine, une cave à charbon, et deux pièces dont « une à feu » et même, ô luxe ! des W.C. sur le palier. Dans la cuisine, sous la hotte, un placard, une cuisinière à charbon qui a perdu la porte de son four, une pierre-évier en grès avec écoulement d’eau... Mais pas d’arrivée : le robinet se trouve dans la cour de récréation.
Mes premiers meubles : une petite table de cuisine, souvenir de l’asile Sainte-Elizabeth et deux chaises données par des amies ; l’une a eu un accident, une plaque métallique solidement vissée remédie à la fracture d’un pied (nos chirurgiens actuels utilisent la même méthode sur leurs patients !). Pour la chambre, un lit-cage ayant appartenu à mon grand-père décédé à ma naissance, et une petite table bancale remise d’aplomb par mon père. Deux caisses à pommes empilées serviront plus tard de support à un réchaud à gaz à deux bouches déniché, avec bien du mal, et acheté d’occasion. Quelques chiffons se transforment en rideaux et dessus de lit.
Mes parents me donnent quelques ustensiles : deux assiettes, deux verres, quelques couverts, deux fers à repasser en fonte, une petite casserole en aluminium. Plus tard, je troquerai quatre paquets de cigarettes contre un petit faitout et enfin notre voisin curé de Menucourt me fera avoir une casserole chez un ami quincaillier à Pontoise ; cette casserole me servira de miroir, faute d’aliments à cuire.
C’est l’âne Charlot, le « ministre » du cousin Louis Bourgeois, qui doit assurer le déménagement, mais, affirme son maître, il a peur de l’eau, il risque de ne pas vouloir traverser la Seine sur le pont provisoire aux planches disjointes. Réplique acerbe de mon père : « J’ai servi sept ans dans la cavalerie, j’en ai fait marcher d’autres que ton Charlot ! »
Je suis partie à bicyclette, en éclaireur, avec mon frère Maurice... Et nous attendons, assis sur une marche de l’escalier ; enfin, une exclamation ; j’entends le roulement de la carriole : ils arrivent ! Le matériel est vite déchargé, installé, et l’équipage repart gaillardement vers Menucourt.
La nuit, je suis seule dans l’école. Pendant les alertes, je me recroqueville sous les couvertures pendant que mes deux casseroles accrochées au mur tressautent au rythme des tirs de la D.C.A., car je couche dans la cuisine, seule pièce un peu chauffée.
Quand le ciel est clair, il y a risque de bombardement ; j’enfourche alors ma vieille bicyclette et je file dormir à Menucourt. Ce vélo est toute ma richesse ; une petite élève ne disait-elle pas à sa maman « Elle a rien, la maîtresse, même pas de mari, rien du tout, rien qu’un vélo. » Mais quel vélo ! Don d’une cousine, il a été réparé, bricolé par mon père ; mais bientôt il deviendra difficile de trouver pneus et chambres à air ; des rustines peuvent encore réparer les chambres à air, mais les pneus ? Comme pour les vêtements, on rapièce, « on fait du neuf avec du vieux » mais la roue se coince alors dans la jante ; dans une descente, c’est la chute assurée. Sans compter les hivers terribles : neige et verglas ; la cycliste-amateur dans le fossé, des efforts acrobatiques pour se remettre sur pieds et lutter pour redresser le vélo alourdi par un sac de bois.
Les bicyclettes doivent être munies d’une plaque d’immatriculation fixée à l’arrière : 8639 YA 5 pour mon vélo, exigence de l’Occupant. Les contrôles sont fréquents, même en dehors des heures de couvre-feu. Un matin d’hiver, je suis arrêtée par la police allemande au « Bouquet d’Evecquemont » ; « Halte-là, où allez-vous ? » Vérification et comparaison de la plaque et de mon identité. Interrogatoire. Un policier doit tout noter mais l’encre de son stylo est gelée. L’homme souffle, souffle pour la dégeler. Je bats la semelle en pensant au bac qui sera peut-être parti de Meulan pour traverser la Seine et aux élèves qui m’attendent.


Été 1943

Je fais le bilan de ces quatre premières années à l’Éducation Nationale.
J’ai chassé les doryphores, j’ai été caissière à la boucherie « communale », je sais réaliser un vêtement sur mannequin, piquer à la machine, apprêter un pantalon de drap, cuisiner des légumes (à défaut de viande), confectionner des gâteaux sans beurre, des gâteaux sans sucre (à la carotte), rendre comestible une viande un peu « passée », etc.
Je suis prête à affronter les fléaux sociaux, une crise d’épilepsie si elle se présente... Et même à enseigner et à faire profiter les élèves d’une méthode nouvelle d’éducation physique. La promotion « Les roses de Noël » va maintenant être dispersée dans le vaste département de Seine-et-Oise en attendant la fin de la guerre qui s’éternise. Notre chant de promotion sur l’air de la 9ème de Beethoven convient mieux que l’hymne au Maréchal :
« Peuples des cités lointaines
Qui rayonnent chaque soir,
Sentez-vous vos âmes pleines ?
D’un ardent et noble espoir ?
Luttez-vous pour la justice ?
Êtes-vous déjà vainqueurs ?
Ah ! Qu’un rythme retentisse,
À vos cœurs mêlant nos chœurs. »
Le 5 janvier 1945, Ginette Cornubert me donne quelques nouvelles des camarades ; la guerre est terminée mais les restrictions continuent et la vie est toujours dure comme en témoigne sa lettre.

L'année scolaire 1943/44

La population officielle des Mureaux était alors de 3500 habitants environ mais dans la crainte des bombardements, certains avaient préféré s’éloigner momentanément. Les trois écoles (filles, garçons, maternelle), toutes les trois situées au centre-ville, continuaient à fonctionner tant bien que mal.
« Mémère Thuret » assumait sa tâche de femme de service à l’école maternelle, mais faisait en même temps office d’institutrice... Et même de directrice ; sans se soucier de l’Occupant, elle faisait chanter aux petits, confiés à sa garde, une Marseillaise aux notes discordantes et aux paroles plus ou moins déformées par les jeunes chanteurs.
Les classes des écoles Roux-Calmette (garçons) et Paul Bert (filles) avaient été dispersées dans la ville dans le but de limiter le nombre de victimes au cas où une bombe les atteindrait.
Mon cours préparatoire était installé chez des crémiers, M. et Mme Chudent, rue de Verdun, dans une ancienne cuisine, juste assez vaste pour que s’y entassent une douzaine de fillettes. Un petit poêle à charbon, dans un coin, essayait de nous faire oublier le froid humide des lieux. Un tableau branlant constituait le seul matériel pédagogique. Pas de place pour un bureau ; les registres officiels, les livres de lecture et quelques cahiers trouvaient place sur la vieille pierre-évier en grès, sans crainte d’être mouillés, puisque l’eau n’y arrivait pas ! Les livres, en ces temps de crise, étaient manipulés religieusement. On économisait les cahiers, on économisait une ligne ou deux en haut et en bas de chaque page car on avait, momentanément heureusement, institué un système de tickets (le rationnement !). Quelle affaire quand la petite Arlette, boulimique ou simplement affamée, avale une partie de ses tickets ! Dans la matinée, distribution de bonbons vitaminés, pastilles roses à l’odeur écœurante ; ils furent bientôt remplacés par des biscuits de meilleur aloi.
Les raids aériens s’intensifiaient. La sirène mugissait : c’était une alerte ; vite, on dévalait l’escalier de pierre jusqu’à la cour, puis l’escalier menant à la cave, et là on s’asseyait sagement au milieu des réserves de crémier. Et on récitait des poèmes, on chantait, on s’exerçait au calcul mental : il ne fallait pas perdre son temps : pas besoin de récréation non plus ! L’alerte passée, chacune se faufilait à sa table et on profitait de l’accalmie pour une leçon de lecture ou de calcul à l’aide du précieux tableau noir, suivie d’un exercice écrit.
La classe de cours élémentaire 2ème année vint à manquer d’institutrice ; je dus alors partager mon temps entre le C.P. le matin, rue de Verdun, et le CE2 l’après-midi, boulevard Victor Hugo. En cas d’alerte, l’abri était la cave de Mlle Marguerite, la teinturière, rue des Écoles, ou celle de l’école. Pas de panique quand les tirs de la D.C.A. signalaient l’approche des avions, même quand la vieille maman d’une collègue s’écriait : « Mes petits enfants, faites votre prière ! »
Quelques enfants restaient à la cantine à midi. Deux ou trois tables avaient été installées dans une classe inoccupée. Chaque jour, une femme de service venait de Roux-Calmette, portant à bout de bras un seau de tôle galvanisée : c’était tous les jours le même brouet clair, composé de rondelles de carottes, quelques morceaux de navets ou de rutabagas avec, les jours fastes, quelques rares morceaux de pommes de terre.

Début mai 1944

La fatigue, les privations, les descentes dans les caves ont fini par avoir raison de mes forces. La Directrice de l’école m’autorise à profiter de l’interclasse pour aller consulter le médecin à Meulan. Verdict sans appel :
« Retournez chez vos parents, pleurite au poumon droit.
- Et mes élèves qui m’attendent ?
- Elles vous attendront encore longtemps. »

Je retourne aux Mureaux, à pied naturellement, pour prévenir la directrice de l’école. J’ai près de 40° degrés de fièvre. Je monte péniblement la côte de Meulan à Evecquemont en poussant ma bicyclette ; une fusillade dans le ciel, des Allemands furieux d’avoir perdu un enjoliveur de leur « Traction », et me voilà couchée dans le fossé, cachée par les arbres bordant la route.
Il me faudra des mois de traitement : repos, piqûres tous les jours. Bientôt les médicaments commencent à manquer au pharmacien de Vaux. Et pourtant, l’espoir se concrétise : le mardi 6 juin 1944, nous apprenons que les Américains ont débarqué en Normandie. Malgré l’avis du médecin, je reprends la route des Mureaux, toujours avec ma vieille bicyclette, au début novembre seulement car la rentrée a été repoussée d’un mois.


Rentrée 1944

Les classes ont pu réintégrer l’école du boulevard Victor Hugo. Je suis chargée du CE1 ; quelle joie de retrouver mes petites du CP de l’année précédente ! Une vraie classe maintenant puisque les familles dispersées sont revenues. La classe, à l’angle du boulevard Victor Hugo et de la rue des Écoles, est spacieuse, pourvue de larges fenêtres sur deux côtés ; un gros poêle essaie de réchauffer l’atmosphère, malgré la neige qui s’infiltre à travers les planches qui remplacent les vitres cassées lors des bombardements ; le seau de charbon quotidien monté de la cave par la pauvre Mme Petit, la concierge-femme de ménage chargée du chauffage, est vite englouti.
Bientôt il faudra même partager le local avec l’institutrice de la classe de CE2 ; une aubaine pour la débutante sans formation qui profite de l’expérience pédagogique de son aînée qui n’a pas eu la même chance ! Mais il a fallu se serrer, aménager les emplois du temps.
Nous habitons sur le même palier, ce qui nous permet de partager les « plaisirs » d’un hiver très rigoureux, aller chercher de l’eau à 200 ou 300 mètres de l’école en patinant sur le verglas et, de temps en temps, lorsqu’un ticket de rationnement est « honoré », emprunter la brouette du charbonnier Renoult pour transporter les 25 kg de boulets de charbon, remporter la brouette, descendre les sacs à la cave.
Le printemps 1945 amène le retour des papas prisonniers : joies mais aussi perturbations dans les familles ; « C’est qui celui-là ? Il va bientôt repartir ? ».
Le groupe scolaire Roux-Calmette « accueille » bientôt la cantine des filles : une longue table sur tréteaux... dans le couloir ! Les semelles de crêpe glissent facilement sur le carrelage de grès cérame les jours de pluie. La brave Mme D., plus très jeune, en fait les frais : une chute avec la bassine pleine de purée, le plat principal. Que faire ? Avec la bouche, elle récupère ce qui n’a pas touché le sol... Les enfants doivent manger.
Petit à petit, les conditions vont s’améliorer ; on peut choisir :
« Veux-tu de la salade ou veux-tu un sucre ?
- Ceux qui auront de la salade y z’auront pas de sucre ? »
Pas encore question de diététique !

7 mai 1945, l'Armistice

Le lundi 7 mai 1945, après la classe, Mme Lamy, mère d’une collègue m’appela ; que se passait-il ? Elle me semblait bien excitée à plus de 70 ans. J’accourus : la T.S.F. venait d’annoncer que la paix était signée.
Le lendemain matin, nous avons fait classe comme à l’accoutumée, mes petites élèves s’appliquèrent à dessiner une frise de drapeaux tricolores sur leur cahier de classe... Avec quelle joie !
L’après-midi, nous avons défilé au son de la fanfare, avec tous les élèves sagement alignés, en rang par deux, derrière la municipalité et la population. Rassemblement sur la place de la mairie où une estrade avait été dressée à la hâte : le maire prononça le discours de circonstance, la foule chanta la Marseillaise, le Chant du Départ, le Chant des Partisans...
Le soleil brûlait sur la place cimentée, les jeunes arbres ne dispensaient qu’une ombre parcimonieuse en ce début de printemps, qu’importe : c’était la victoire, c’était la paix enfin retrouvée !
Un peu de repos et je décidai de prendre le train pour Paris. Je retrouvai mon oncle, ma tante, ma cousine, des voisins. À la porte d’Orléans, au métro, pas de poinçonneurs, on voyageait gratuitement ; des groupes de voyageurs allaient d’une voiture à une autre en riant. À partir de la station Chatelet, nous avons remonté à pied la rue de Rivoli ; quelle joyeuse pagaille dans les rues ! On riait, on chantait, on se prenait par le bras sans se connaître ; la rue appartenait à la foule en délire ; personne ne regrettait plus la quasi-absence des véhicules.Vers minuit, nous arrivâmes rue Caumartin chez le frère de mon oncle, restaurateur ? Ou limonadier lui aussi ? Quelques bouteilles de Champagne, cachées au fond de la cave, réapparurent et le claquement des bouchons accentua l’euphorie générale : mon premier verre de Champagne !

1945, la guerre est terminée

Mais les privations ont laissé des séquelles chez les jeunes et les enfants. La surveillance médicale s’organise. Avant d’être titularisée, je dois passer une « visite d’incorporation » avec radio pulmonaire à Argenteuil car la tuberculose fait encore des victimes.
Maître et élèves sont soumis régulièrement à des contrôles radioscopiques. On pratique cutis, vaccins « à la chaîne », à la queue leu leu. Un jour, l’Inspecteur Primaire fait irruption dans ma classe, sans saluer, se heurte à la bibliothèque ; une petite élève est effrayée : « Qui est-ce ? Que nous veut-il ? » Elle pleure à chaudes larmes, se fait rabrouer par le « pédagogue » qui avait pourtant un nom prédestiné ; sa maman et moi, nous aurons bien du mal à l’apaiser.
Les poux font de nouveau leur apparition. Pas encore d’installations sanitaires ; même dans mon logement de l’école, il faut descendre tirer l’eau au robinet de la cour, se laver dans une cuvette sur l’évier ; alors, dans les logements vétustes ? Et à la Cité des Sinistrés ? Un matin, l’infirmière passe dans les classes et voilà toutes mes élèves « poudrées à frimas » ; elles font sensation à la sortie.
La Régie Renault s’installe à Flins, petit village de quelques centaines d’habitants. Des familles entières venant de l’Aube, de la Sarthe arrivent aux Mureaux. Des immeubles sont construits à la hâte, mais pas de classes pour scolariser les enfants. Qu’importe ! On se serre en attendant mieux ; la classe de C.P., vaste, peut accueillir 65 élèves ; j’ai 40 places dans ma classe de CE1 ; il faut y loger 56 élèves, les plus menues se serreront, trois à un pupitre prévu pour deux et alors, gare aux taches d’encre, aux encriers qui se renversent !
Être installé confortablement, à tour de rôle, est une chance à ne pas manquer, même si l’on est malade. Un banc de jardin public offre cinq places supplémentaires, mais comment écrire sur un cahier ?
« À la guerre comme à la guerre » dit-on couramment ; alors que je dicte quelques phrases, surprise ! Ce sont cinq petites derrières qui me font face : les enfants ont trouvé la solution, à genoux sur le sol, elles écrivent sur le siège.
La construction de nouveaux bâtiments s’avère de plus en plus urgente ; on doit allonger, surélever le bâtiment rue des Écoles ; d’abord exproprier un hangar, le démolir, ce qui n’est pas sans poser de problèmes.
Le mur de la cour est abattu mais on laisse le grand portail que la concierge, Mme Petit, ferme consciencieusement tous les soirs. La directrice, Mme Poinsotte, arrive à point, juste avant la rentrée, pour éviter la destruction des « cabinets » ; il reste encore les poutres du toit et un énorme clou de charpente. Un jour, une élève se blesse à la tête, le sang coule abondamment mais Mme Toulon, mon ancienne collègue de Menucourt, m’a appris à ne pas m’affoler. Restons calmes, donc.
On a démoli un ancien préau mais laissé les barres de fer qui soutenaient le banc sur le mur du fond, une petite s’entaille profondément la cuisse ; et c’est sans compter les abcès et autres plaies infectées ; le stage de secourisme s’avère bien utile.
Profitant des démolitions, les rats ont fait leur apparition. « Madame, j’ai un rat dans ma culotte » me dit un matin un petite en entrant en classe. Je suis perplexe, l’enfant est un peu déficiente mentalement, mais elle pleure, elle se trémousse, de plus en plus affolée, pas autant que la bestiole qui bondit puis se réfugie dans un cartable. Ma collègue, Mlle Jauréguy, étonnée d’un brouhaha inhabituel, entre, saisit le cartable et le lance dans la cour ; l’intrus est heureux de retrouver la liberté, liberté de courte durée car un chien errant profite de l’aubaine.

 

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