Entretien de Florence Paillet et Françoise Le Riboteur- Camut avec Mme Godet, 94 ans, en sa demeure, à Triel, en juillet 2016.

Je suis née, le 19 juillet 1922, à Baillon, petit village dépendant d’Asnières sur Oise, à la lisière de la forêt de Chantilly.
Mon père était garde forestier, garde-chasse et jardinier pour le compte du propriétaire de l’ancien rendez-vous de chasse de Napoléon, le château de Baillon(1), une famille américaine, ayant fait fortune dans le commerce des peaux.
Ma mère ne travaillait pas. Nous logions, grands-parents compris, dans la maison du jardinier situé à l’entrée du parc.

Sur la carte postale, ci-dessous, c’est moi, à l’âge de 6-7 ans, avec Maman et notre chien, devant le portail.

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Je vois très bien, les jours de réception au château, mon père habillé de sa livrée, ouvrir les deux battants de cette lourde porte et accueillir et guider les invités de Monsieur Santiago Soulas, une rue de Baillon porte ce nom. Cette tenue n’était heureusement portée qu’en certaines occasions.
Le château était magnifique et avait tout le confort moderne de l’époque. Il possédait de grandes serres remplies d’orchidées. En tant que gardien, nous étions logés au rendez-vous de chasse de Napoléon. Nous avions le chauffage central, l’électricité, l’eau et le téléphone. C’était un luxe pour nous mais, la maison n’avait pas de salle de bain, nous utilisions celle d’une dépendance.
J’allais à l’école du village. La classe unique accueillait les enfants, plus de trente, de 5 à 12 ans, garçons et filles assis sur les mêmes bancs.
Nous devions fournir les fagots de bois pour alimenter le poêle de la salle. Le matin, dès notre arrivée, nous cassions le bois et préparions le tas pour la journée. Ensuite on faisait le ménage et on remplissait les encriers car on écrivait à la plume Sergent Major ou à la plume Ronde.
Je me souviens d’une anecdote au sujet de l’encre. Les toilettes de l’école étaient à la turc et un jour, plus de lumière. Dans le noir, j’ai glissé et mes pieds se sont retrouvés dans le trou. Arrivée dans la classe, l’institutrice a demandé à une élève de m’aider à essuyer mes chaussures. Le soir, à la maison, Maman me dit : « qu’est-il arrivé à tes chaussettes, elles sont toutes violettes ». Ma copine avait utilisé le chiffon qui servait à nettoyer les encriers.
En 1934, nous sommes partis vivre à Maffliers dans le Val d’Oise actuel. J’y suis restée de 12 à 18 ans. Papa était devenu le garde-chasse et le jardinier d’un avoué. Il entretenait et surveillait le grand domaine forestier du château. Nous habitions au milieu des bois, une maison sans eau, ni électricité, ni gaz. Les toilettes étaient au fond du jardin.
En 1940, l’employeur de Papa a décidé de nous loger dans le centre du village ce qui a facilité mes déplacements.
En effet, je devais prendre des cours de comptabilité à Paris et devait me rendre en vélo à la gare située à 3km.

Et c’est ainsi, à bicyclette, que j’ai rencontré mon futur mari. Paul Godet était commis boucher à Presles. Il faisait toutes ses livraisons à vélo et ne se gênait pas pour me donner des frayeurs, sa « bécane » n’avait pas de lumière et la nuit on ne voyait pas grand-chose.
Nous nous sommes mariés en 1943 et avons eu notre fils Michel, en 1946. C’est aussi cette année-là, que nous avons acheté notre premier commerce de boucherie à Beauchamps, nous avions confié notre enfant à ma mère, je n’avais pas beaucoup de temps pour m’en occuper.
Après 5 ans d’exercice, nous avons décidé de prendre un commerce et un logement plus important. Mon papa était décédé et je ne voulais pas laisser ma Maman seule. On nous a indiqué un fond à vendre à Triel.
Nous avons, donc, acheté en 1953, la Boucherie Centrale, au 137 rue Paul Doumer, à Monsieur Nain, un gaillard de deux mètres de haut et pesant plus de cent vingt kilos. Le numéro de téléphone était le 91.
La boutique n’avait pas de vitrine, elle était ouverte sur la rue. De chaque côté de la porte à 2 battants, des caissons renfermaient les grilles que l’on tirait le soir. A l’intérieur, les murs étaient en marbre. A droite, une caisse fermée avec un portillon en bois, un miroir et le froid et les courants d’air tout l’hiver, à gauche, l’étal, au fond les frigos.
Nous avons laissé la boucherie tel que trouvé, ce sont nos successeurs qui l’ont rénovée et transformée.

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La photo, ci-dessus, a été prise le Vendredi Saint de l’année 1953. Il est de tradition, dans notre métier, d’exposer ce jour-là, jour de fermeture exceptionnelle, notre marchandise. Ici, on voit les carcasses d’un bœuf, de deux veaux et de moutons.
A l’époque, Triel comptait de nombreux commerces. Je me souviens en épicerie et fruits de chez Laurent(2) à côté de la Société Générale ou de Vedel(3) en face ou de la Maison Bleue(4), en charcuterie de Boudet(5), de Toury à l’enseigne du Cochon Rose(6).
Nous avions de bonnes relations avec nos confrères:
M. Cassen au 156 rue Paul Doumer
M. Charton au 218 rue Paul Doumer. Il avait un humour bien à lui. Il a répondu à une cliente qui lui demandait du mou pour son chat : « Il n’est pas encore crevé ? ».
M. Gandoin au 102 rue Paul Doumer
M. Noel au 226 rue Paul Doumer. Ce dernier vendait de la viande de cheval.

ID502 03 Je suis néeLa boucherie était ouverte du mardi au dimanche matin, de 7 heures à 13 heures et de 15 heures à 20 heures, le dimanche de 7 heures à 13 heures.
Au début de notre activité, nous emballions la viande dans du papier paille(7) et des feuilles de journaux. Chaque client venait avec son panier, son filet, ...
Les réfrigérateurs étaient peu répandus dans les foyers. On faisait ses courses tous les jours et on commandait sa viande au commis ou en boutique, la veille pour le lendemain.

Nous assurions un service de livraisons journalier, même le dimanche, sans minimum d’achats, jusqu’à l’Hautil, Vaux, Boisemont, .... Les commis ou moi, si besoin, livrions les clients. Un jour, en livraison sur Verneuil, à vélo porteur avec le panier chargé et sans frein, il fallait faire un demi-tour de pédale arrière pour s’arrêter, j’ai croisé le docteur Merveilles, à vélo, lui aussi. Le pont n’avait pas encore été reconstruit et il était plus rapide d’emprunter la passerelle que le bac pour traverser la Seine.

Chaque boucher employait environ 2 commis. « Les nôtres » étaient logés et nourris. Nous n’avions pas beaucoup d’intimité car ils devaient passer par chez nous pour rejoindre leur chambre.
Les commis respectifs des bouchers Triellois s’entendaient à merveille(8). Ils organisaient les tournées à leur façon pour se retrouver à une certaine heure chez Jumeau à Pissefontaine. Ils se désaltéraient et jouaient au baby-foot. Leur caisse n’était pas toujours juste, était- ce une des raisons... ?

Notre clientèle était composée :

  • ID502 04 Je suis néede particuliers de la région,
  • le week end, de parisiens qui aimaient venir acheter des tripes, moulé dans des terrines. C’était une spécialité de M. Godet. Ce plat nécessitait une cuisson de 12 heures, mon mari installait, au sous-sol, la marmite sur un trépied pour la nuit. Il rajoutait aux tripes un pied de veau pour avoir de la gélatine, du calva et vers la fin de la cuisson des carottes. C’est un plat artisanal qui ne se fait plus.
  • d’institutionnels, comme les écoles ou la maison de retraite. Les commandes, chaque trimestre, tournaient entre les bouchers de la ville.
  • de commerçants. Pour faire son fameux pâté aux lapins, la maison Mallard, rive gauche, venait prendre son « vieux mâle » chez nous, de même pour l’hôtel Bellevue et le veau de sa bonne blanquette.
  • Au début, on ne vendait ni charcuterie, ni volailles.

Pour s’approvisionner, le dimanche après-midi, nous allions à Seraincourt, chez un marchand de bestiaux pour choisir les bêtes, des bœufs, qui nous étaient livrées vivants aux abattoirs de Poissy, près du pont d’Achères. Le lundi, mon mari allait à La Villette pour la triperie, les veaux et les moutons qui eux aussi étaient ramenés vivants à Poissy. Suite aux plaintes des voisins, des immeubles avaient été construits aux abords de cette installation, l’abattoir a été fermé, nous avons dû utiliser celui de Pontoise. C’est mon mari qui tuait les animaux, le mardi après-midi. Il respectait ses bêtes et ne les faisait pas souffrir. Il donnait aux veaux, pour éviter les cris et avoir de bons ris de veaux, de l’eau et de la farine.
Il transportait la viande dans une camionnette, à plat sur un plancher recouvert de zinc avec une bâche par-dessus. Ensuite, ce mode de locomotion fut interdit et nous avons acheté un van. Les carcasses voyageaient debout, accrochées. Pour décharger, je l’aidais. Il portait sur son dos les bêtes, un veau pèse plus de 50kg, et moi j’essayais de les suspendre à des crochets pour les mettre dans le frigo. Que de fous rires et de disputes, ...

On travaillait tout le temps, même les jours de fermeture. On ne connaissait ni le mot loisir, ni celui de vacances.
Nous avons vendu la boucherie en 1973 à M. Huché et avons pris notre retraite à Triel où je vis encore et je profite bien de ma maison.

 

Notes:

(1) Le château de Baillon a eu de nombreux propriétaire dont en 1759 Charles Guillaume Lenormand d'Etiolles, mari de la marquise de Pompadour, en 1786, au prince de Condé, en 1801 à Louis Bonaparte et Hortense de Beauharnais, en 1803 par Napoléon. De nos jours, la propriété appartient au Souverain de l'émirat d'Abu Dhabi, son altesse le Prince d'Abu Dhabi, Cheikh Khalifa bin Zayed Nahyan. (sources internet , site d’Asnières sur Oise).
(2) 188 rue Paul Doumer.
(3) 141 rue Paul Doumer.
(4) 204 rue Paul Doumer.
(5) 161 rue Paul Doumer.
(6) 180 rue Paul Doumer.
(7) Papier fabriqué à partir de paille cuite avec de la chaux.
(8) Internet - Triel d’antan – septembre 2016 - Gérard Maillet : Pissefontaine, ..., la boulangerie pâtisserie, où je me goinfrais de pâtisserie, le matin, avec 2 autres apprentis bouchers de Triel. J’étais chez Charton, le boucher, à côté de l'église entre 1965 et fin 1968...

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