En route vers Paris

Thomas Jefferson fut donc nommé en 1784 comme adjoint de l'ambassadeur à Paris, Benjamin Franklin, avec pour mission de mener des négociations commerciales avec l'Europe. Cette nomination devait le réjouir à plus d'un titre : d'abord elle allait lui permettre de découvrir le vieux continent, berceau des civilisations antiques qu'il aimait tant et ensuite elle le rapprochait du Docteur Franklin, à qui nous l'avons vu, il vouait une vive admiration.

Le 5 juillet 1784, Jefferson embarqua à Boston à bord du Ceres, accompagné seulement de sa fille aînée Martha, âgée de onze ans (il l'appelait « Patsy ») et d'un jeune domestique noir, James Hemings. Ses deux autres filles, trop jeunes pour un si long voyage, restèrent auprès de leur nounou à Monticello. Rappelons qu'à cette époque Jefferson était veuf depuis deux ans.

Prévoyant, le diplomate avait pris la précaution d'acheter, quatre jours auparavant, quarante-huit bouteilles de hock, un vin blanc du Rhin qu'il allait immanquablement partager avec ses compagnons de voyage. Il n'y avait que six autres passagers à bord, dont le propriétaire du navire, Nathaniel Tracy. La traversée fut très agréable, elle ne dura que dix-neuf jours, ce qui était exceptionnel pour l'époque et ils eurent un temps magnifique. Martha écrivit à l'une de ses amies « nous avons eu un beau soleil tout le temps, avec une mer aussi calme qu'une rivière. » Jefferson prenait plaisir à tout noter dans son carnet : les variations météorologiques, la distance parcourue chaque jour, ses observations de baleines, de requins et d'oiseaux marins. Il en profita aussi pour perfectionner son espagnol en étudiant Don Quichotte. Martha rapporta plus tard que la nourriture à bord était excellente.

ID310 04-Martha-PatsyTout allait donc pour le mieux, lorsque, à l'approche des côtes anglaises, la pauvre Martha fut atteinte de fièvre. Jefferson espérait trouver rapidement un bateau qui lui ferait traverser la Manche, mais le très mauvais temps qui y régnait lui fit renoncer à ce plan et ils débarquèrent sur l’Île de Wight. Finalement, l'état de Martha ne s'améliorant pas, Jefferson décida de traverser le bras de mer qui les séparait de l'Angleterre et ils accostèrent à Portsmouth où ils prirent pension au Bradley's Crown Inn. Jefferson fit alors appel au docteur Meeks, qui se déplaça à deux reprises au chevet de Martha, et il engagea deux infirmières pour veiller sur elle. Après trois jours, le 29 juillet, rassuré de voir sa petite « Patsy » en meilleure santé et entre de bonne mains, Jefferson décida de visiter les proches alentours de Portsmouth. Il loua une voiture et fit un circuit autour de la baie de Portsmouth par Portchester et ses anciennes fortifications romaines, Fareham, Titchfield et Gosport.

Enfin Martha de nouveau sur pied, ils embarquèrent pour Le Havre le 30 juillet à six heures du soir. Si la première partie du voyage avait été idyllique, la traversée de la Manche, bien que plus courte, fut un véritable enfer. Martha en fit plus tard une peinture très vivante.

« Il pleuvait violemment et la mer était furieuse, si bien que j'ai été presque aussi malade que la première fois, quand je le fus durant deux jours. La cabine n'avait pas plus de trois pieds de large sur environ quatre pieds de long. Il n'y avait pas d'autre meuble qu'un vieux banc collé à la paroi. La porte par laquelle nous étions entrés était si basse que nous avions été obligés de la passer à quatre pattes. Il y avait deux autres petites portes sur le côté qui donnaient accès à nos couchages, lesquels consistaient en deux espaces fermés avec deux couvertures, sans autre lit, ni matelas, si bien que je dus dormir tout habillée. De crainte de voir la pluie entrer, nous maintenions la porte close et comme notre cabine était dépourvue de hublot, nous fûmes obligés de rester constamment dans le noir. »

Après cette nuit mouvementée, ils accostèrent au Havre le lendemain matin 31 juillet à sept heures. Martha poursuit son récit : « Papa parlait très peu français et moi pas un mot. Un gentilhomme irlandais, un parfait étranger pour nous, voyant notre embarras a été assez bon pour nous conduire jusqu'à un hôtel, ce qui nous a bien aidés. »(1)Ils s'installèrent à l'Aigle d'Or et y restèrent trois jours. Le 3 août au matin, ils prirent la route de Rouen, passèrent par Bolbec, Yvetôt, Barentin et atteignirent la « capitale de la Normandie » dans la soirée. Ils prirent pension dans un hôtel de la vieille ville, La Pomme de Pin, où ils restèrent deux jours.

Le charme de la vieille cité normande, avec ses étroites rues tortueuses, ses maisons à colombages, sa cathédrale gothique, son Palais de Justice, son Hôtel de Ville et ses quais animés, séduisit beaucoup Jefferson. Mais il n'en parle pas dans son carnet, tout juste sait-on qu'il acheta un couteau, quelques noix et comme à son habitude, des livres.

Le 5 août au matin, ils reprirent la route et suivirent la vallée de la Seine en direction de Paris. Ils traversèrent successivement Gaillon, où se dresse « l'un des premiers monuments de la Renaissance en France », Vernon puis Mantes où ils firent une halte.

Martha, enchantée par les paysages de la vallée de la Seine, rapporta dans une lettre à une amie qu'elle traversait « le plus beau pays que j'aie jamais vu de ma vie, c'est un jardin parfait. » Mais en revanche, dans cette même lettre, elle déplore aussi la mendicité : « nous aurions eu un très agréable voyage [...] si la singularité de notre attelage n'avait pas attiré l'attention [...] chaque fois que nous nous arrêtions, nous étions entourés de mendiants. » Jefferson voyageait en effet dans une voiture qu'il avait spécialement rapportée d'Amérique et qui devait paraître bien étrange aux paysans de la région (déjà le mythe de la belle américaine ?). Et ces nobles étrangers, qui se déplaçaient avec un serviteur noir, devaient certainement venir d'un pays très lointain, d'un eldorado peut-être...

ID310 05-Grille-de-ChaillotA Mantes, ils prirent le temps de visiter la cathédrale « qui a autant de marches, pour atteindre le sommet, qu'il y a de jours dans l'année », puis ils poursuivirent leur route jusqu'au village de Triel où ils passèrent la nuit, après cette journée bien remplie. Les ouvrages sur Jefferson sont peu diserts sur son court séjour à Triel. Ont-ils visité le château, encore debout à cette époque, ou l'église médiévale ? Tout au plus, George Shackelford, dans son œuvre Thomas Jefferson's travels in Europe, 1784-1789, nous apprend-il que nos voyageurs américains auraient couché à l'Hôtel de la Poste. On peut alors supposer qu'il s'agissait de l'Auberge de l'Image qui se trouvait à l'emplacement de l'actuelle poste.

Toujours est-il qu'ils quittèrent Triel tôt dans la matinée pour reprendre au plus vite la route de Paris. Certainement trop pressés, les voyageurs ne prirent pas la peine de s'arrêter à Saint-Germain et n'eurent pas même un regard pour le château. En revanche, Jefferson très probablement intrigué par ce qu'on appelait au XVIe siècle la Huitième Merveille du monde, s'arrêta à Marly pour y visiter la célèbre machine, qui était encore en service à l'époque.

Puis ils continuèrent leur route par Nanterre, traversèrent la Seine par le Pont de Neuilly et descendant les Champs-Elysées, ils s'arrêtèrent à la Grille de Chaillot qui marquait l'entrée dans la capitale. Le voyage de Jefferson touchait à sa fin, un mois et un jour après son départ de Boston.

 

1Cette observation de Martha peut surprendre alors que Jefferson avait appris le français. Il est probable qu'il savait le lire, mais qu'il le parlait mal ; il avoua d'ailleurs lui-même avoir des difficultés à le comprendre.