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Entre 1811 et 1935, Triel a été le théâtre de trois affaires de violences familiales. Seulement, pourrait-on dire !

Ces affaires ont connu des suites judiciaires, probablement parce qu'il y eut des témoins, mais il est légitime de penser que les violences ont été plus fréquentes dans le secret des maisons, dans les hameaux souvent isolés. Les enfants étaient en effet soumis aux châtiments corporels et malmenés très jeunes dans le milieu du travail. Les femmes passaient de la tutelle d'un père à celle d'un mari.

Dans deux des affaires examinées, les victimes sont d'ailleurs des femmes, mais dans la troisième plus étonnante, la victime est le père de famille et l'agresseur, son propre fils.

Quelles sont les circonstances, les causes et les conséquences de ces violences ?

Femmes violentées

L'alcoolisme, dans ce pays de vignerons, est à l'origine des deux premières affaires.

ID108_01-article_lmp1Simon C., 47 ans, 1m 79, journalier vigneron a dissipé son petit patrimoine. En mars 1847, il accuse sa femme et sa mère de lui voler du linge. « Est-ce que tu seras bête, comme à ton ordinaire? » lui demande sa mère qui reçoit aussitôt un coup de pied alors qu'elle est en train de laver son linge dans le cours d'eau. Puis elle défend sa bru que son fils tente de jeter à l'eau. Alors elle subit un deuxième coup qui lui ébranle une dent.

L'agresseur, connu pour des précédents de querelles et de violences, nie naïvement les faits : « la bretelle que je portais sur le dos lui aura attrapé la dent ».

Il est condamné à un an de prison.

En octobre 1850, Barthélémy A., 36 ans, 1m77, vigneron, tatoué d'un christ et d'un coeur, habitant rue du Montoir, menace d'abord sa femme de son rasoir si elle vient dans son lit, puis le lendemain la traite de « vieille rosse », de « carne »,de « carogne », noircit sa casquette à l'intérieur du foyer et lui en frappe le visage. Le même jour, il détache de la crémaillère la marmite remplie de bouillon et en jette le contenu sur les jambes de la pauvre Euphrasie. Le visage noirci de suie, les jambes brûlées, elle hurle et demande qu'on lui frotte les brûlures avec une pomme de terre tandis que l'agresseur s'enfuit. Au cours de son interrogatoire, l'accusé affirme qu'il n'aurait pas tardé à revenir. Toutefois il refuse qu'un médecin saigne sa femme, la panacée des remèdes encore à l'époque. Il prétendra également qu'il a fait tomber la marmite par maladresse. Le maire de Triel, Monsieur Legrand envoie au procureur, par « la voiture de Versailles », comme pièce à conviction d'importance, la dite marmite avec un mot précisant que les anses sont en mauvais état.

Le prétexte de cette violence est aussi ridicule que dans l'affaire précédente. Son épouse aurait transporté son linge et ses hardes chez sa mère. Les voisins rapportent que, tant que sa cave était vide, il se tenait tranquille, mais qu'une fois le vin récolté, il s'enivrait.

Il est condamné à six ans de réclusion.

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L'alcoolisme

ID108_03-pub_lmp2Avant 1870, date à laquelle commence une véritable campagne antialcoolique, relayée par les instituteurs qui inscriront sur le tableau noir l'incitation à la sobriété, les boissons alcoolisées sont communément admises et même administrées aux enfants.

Les sages-femmes font boire couramment au nouveau-né un demi-verre de vin sucré et coupé d'eau. Le jour du baptême, en Normandie, on glisse dans la bouche du bébé une cuillère de cidre. Plus tard l'enfant absorbe un « canard », une « pierre » ou un « caillou », sucre trempé dans l'alcool. En Bretagne, le pardon est l'occasion d'un baptême bachique vers l'âge de 7-8 ans.

Selon les préceptes médicaux du XIXe et même du début du XXe siècle, le vin a une fonction thérapeutique et hygiénique : il chasse les vers, aide à la digestion en favorisant la chaleur interne et fortifie l'organisme.

Homme battu

La troisième affaire concerne un jeune homme célibataire de 26 ans dont le père est veuf.

Jean-Claude G. est d'abord condamné pour vol en 1844. Son père, simple journalier, s'endette pour lui acheter à Poissy une épicerie que le fils revend au bout de quatre mois. Ce dernier dissipe le produit de la vente à Paris et après avoir travaillé neuf mois comme garçon de salle, il est condamné à trois mois de prison pour vagabondage.

En 1854, il revient chez son père, lui réclame de l'argent, veut lui faire vendre sa maison, enfin le menace, le frappe et tente d'incendier sa paillasse. Un témoin accourt ; la victime le supplie de ne pas prévenir le garde-champêtre. Finalement, l'agresseur est arrêté et condamné à sept ans de réclusion.

Défaut d'autorité et argent facile

Dans cette triste affaire, la victime est d'abord victime de sa faiblesse. Cette faiblesse parentale était à l'origine au XIXe de nombreuses violences pouvant aller jusqu'aux parricides.

Ce laxisme était parfois dû au remords d'avoir mis l'enfant en nourrice ou également au décès maternel (peut-être le cas ici).

Mais aussi en même temps que se développe la révolution industrielle, naît la contestation de la puissance paternelle, de la société, de la valeur morale d'un travail qui serait spéculatif et affairiste. L'américain Thoreau, écologiste avant l'heure, écrit : « Si par amour des bois, un homme s'y promène pendant la moitié de la journée, il risque fort de passer pour un fainéant. Si, au contraire, il emploie toutes ses journées à spéculer, à raser les bois et à rendre la terre chauve, avant son heure, on verra en lui un homme industrieux et entreprenant. » Zola nous montre également devant « ce grand innocent de Paris » l'avidité spéculative d'un Saccard prêt à la Curée : « Plus d'un quartier va fondre et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve » .

Notre personnage d'un naturel paresseux et veule a peut-être fréquenté les bas-fonds décrits par Eugène Sue et, ébloui par « la vie parisienne », l'élégance des équipages, le luxe des hôtels, en bref le « bling-bling » des nouveaux riches du second Empire, s'est brûlé les ailes au contact de ces voyous qui seront bientôt appelés Apaches : cette époque a en effet mis à la mode le roman « indien » où les peuplades américaines ne sont plus constituées des bons sauvages de Jean-Jacques Rousseau mais d'Apaches belliqueux et cruels.

 Alors qu'au XXIe siècle, les violences familiales sont encore souvent dissimulées et ne sont guère suivies de dépôts de plaintes, que penser de ces trois seuls cas sur plus d'un siècle ?

Nous retrouvons des constantes : l'alcoolisme et l'appât de l'argent facile qui sont toujours les causes de bon nombre d'agressions de ce type.

 

Françoise

 

Sources

Archives Départementales des Yvelines : 2 U 363 – 2 U 396 – 2 U 431

D. Nourisson : Le buveur au XIXe siècle

D. Kalifa : Archéologie de l'Apachisme

 

Nous rappelons, selon la législation actuelle, que les boissons alcoolisées doivent être consommées avec modération.

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