Les Mémoires Vives

Pascal Bottano se souvient de l’occupation et du service militaire…

« Pascal BOTTANO se souvient de l’occupation et du service militaire…»

 

Je suis né à Triel en 1927 et au moment du débarquement des alliés en 1944, je rédigeais un petit journal de mes impressions sur cette période d’occupation. J’avais 17 ans.

« Mémoires de Pascal BOTTANO ; L’Allemagne attaque la Pologne le 1er septembre 1939. La France et l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939, ayant un traité d’alliance avec la Pologne. La déclaration de guerre du 10 juin de l’Italie à la France nous attriste amèrement en tant qu’italiens. La France a perdu la bataille, un armistice est signé par le Maréchal Pétain le 22 juin 1940 avec les Allemands et le 24 juin 1940 avec les Italiens. »

Quatre ans sous la botte allemande

Quelques jours avant le 11 juin 1940, le pont de Triel était détruit par le Génie militaire Français (le 9, d’après les témoins…). C’est l’exode, en juin 1940, les gens sont sur les routes. J’ai treize ans, notre père est décédé depuis sept ans. Nous partons, Maman, Marcel et moi le 11 juin de Triel en direction de Poissy par un chemin de plaine, avec notre brouette ; La route nationale est encombrée d’une multitude de gens de la région, mais aussi des départements du Nord, ainsi que de Belges, avec en son milieu une colonne militaire. Nous couchons une nuit sur le dallage dans un lieu public à Poissy, ensuite nous prenons le train pour Paris, avec bien du mal, nous arrivons à la Gare Saint-Lazare, nous y mangeons dans un centre d’accueil, nous attendons, enfin un car nous prend et nous emmène dans une grande école (Colbert). Là, nous passons un jour et une nuit – affreuse -, des gens se meurent…Un ordre est donné, les Allemands sont aux portes de Paris. Partez ! Direction Porte d’Orléans, Porte d’Italie, un millier de gens s’affole. Nous arrivons à la Gare d’Austerlitz où nous demandons, avec notre voisine Madame Visse et ses enfants s’il y a un train pour Aurillac : Réponse, il n’y a pas de train, donc un car nous prend et nous emmène dans une école de l’avenue Simon Bolivar où nous passons dix jours, couchant sur le parquet…Par contre, la nourriture n’y est pas trop mauvaise. Arrivée des Allemands triomphants à Paris, nous prenons peur, les bruits les plus contradictoires circulent, nous ne sortons pas…Finalement, on nous autorise à sortir et c’est alors que nous vîmes, Avenue Simon Bolivar les premiers soldats ennemis, ils étaient en moto side-car.

Nous allons aux Halles de Paris, secteur légumes et fruits, où nous demandons s’il y aurait un camion qui irait à Triel ? Rien ! De l’école Bolivar, on nous mène rue Bouret, chez des Sœurs Saint Vincent de Paul, où nous passons le reste de nos trois semaines d’exil ; là, nous fûmes choyés, on couchait dans des lits et la nourriture était parfaite !

Renseignement pris, nous apprenons qu’un train part pour Saint-Nom-la-Bretèche et de là, un autre pour Vernouillet…Nous le prenons, dans ce train nous sommes très serrés, tellement nous y sommes nombreux. Enfin, Maman, Marcel et moi arrivons à Triel, dans notre maison, nous y retrouvons quelques poules et lapins que nous avions lâchés dans notre jardin lors de notre départ.

Durant tout ce temps cité ci-dessus, notre frère aîné Jean n’est pas avec nous…Inquiétude profonde pour Maman qui écrit à la Croix Rouge, laquelle ne donnera aucune nouvelle ; finalement nous arrive une lettre de Paris, d’un de ses camarades de l’hôtel Terminus Saint Lazare nous disant que Jean est à …Vichy ! Deux mois plus tard, il revint parmi nous. Il était parti de Paris à bicyclette…

Puis, ce fut quatre ans d’occupation et de domination allemande, avec des privations sur la nourriture, 350gr de pain, 90gr de viande et de matière grasse presque pas, cela par semaine, des cartes d’alimentation distribuaient nos rations journalières selon notre âge. Nous étions considérés comme J3, ce qui nous donnait les rations rappelées ci-dessus. Les travailleurs de force étaient moins rationnés. Nous ne perdions pas l’espoir d’être délivrés par les troupes alliées dont nous entendions, jours après jours, les progrès. Enfin, cette libération tant attendue arrive le 6 juin 1944, par un débarquement sur les côtes de la Manche, en Normandie…Mais que de sacrifices : bombardements en masse par l’aviation alliée, lignes de chemin de fer coupées, ce qui va interrompre notre travail à Paris, où nous travaillons dans des hôtels réquisitionnés par l’armée allemande…En ces circonstances, il n’était plus question de rester dans la capitale, où nous avions une chambre à l’hôtel Moncey, rue Lécluse. Dès ce moment, les besoins en nourriture se faisaient encore plus sentir. Nous restons à Triel, travaillons dans les champs pour M. et Mme Huet, cultivateurs.

Les ponts, les nœuds ferroviaires, les véhicules militaires sur routes ou sur trains de chemins de fer, ainsi que les usines travaillant pour les Allemands sont mitraillés, bombardés. Les Américains approchent ; ils sont à Mantes, nous ne travaillons même plus dans les champs, des éclats d’obus de la DCA allemande qui tire sur les avions alliés, tombent de partout…

Les occupants deviennent méchants, ils n’ont plus l’arrogance et leur sourire de 1940. On se bat dans notre région, les obus américains tirés depuis Vernouillet sur des batteries allemandes côté Triel ont atteint plusieurs maisons dans notre commune. Maman couche dans une cave servant d’abri chez M. et Mme Huet, rue des Créneaux. De la place de l’Eglise, nous voyons des soldats américains chez Mallard, constructeur nautique, rive gauche de la Seine ; des soldats allemands sont postés sur la rive droite, où des trous individuels ont été creusés.

Paris est libéré le 22 août 1944, par les Forces Françaises Libres (F.F.I.) et la Division Leclerc (2ème DB) et les Francs Tireurs Partisans. Le 28 août, les Allemands donnent l’ordre d’évacuer Triel, un soldat ayant été blessé par un civil, il fallait partir sur la route de Rouen, dans le Vexin, considérés comme otages ! La population s’affole « salauds de boches ! » Le docteur Bouvet, médecin à Triel, sachant parler allemand, parlemente avec les forces d’occupation et de ce fait, toute la population doit se rendre obligatoirement dans la carrière de M. Duroselle à Cheverchemont.qui fut aménagée pour le pire à venir. Toute personne prise dans la rue pourrait être considérée comme franc-tireur et de ce fait, encourrait la peine capitale.

Ce jour du 28 août 1944, nous voulions traverser la Seine à la nage, les trois frères Jean, Pascal et Marcel, ainsi que Raymond Serreau, notre voisin, pour rejoindre les Américains sur la rive gauche, mais des soldats allemands étaient postés sur la rive droite, alors cela fut impossible, vu les risques à subir.

Rentrés à la maison, nous avons pris notre brouette chargée d’un matelas, de couvertures et quelques vivres pour nous rendre à la carrière-abri. Durant le trajet, les obus américains sifflaient au-dessus de nos têtes et éclataient autour de nous. Notre séjour dans cette carrière fut de deux jours et deux nuits. Notre temps dans cette carrière humide fut pleinement rempli par l’aide que nous apportions aux personnes âgées pour le transport de leurs effets personnels. Nous étions aussi de corvée de pain et d’eau.

Le 29 août, nous apprenons que les Américains sont là, à Triel ! Tout le monde s’apprête à sortir, mais la Croix Rouge passe dans les galeries et annonce la sortie pour le matin du 30 à 8 heures, avec le mot d’ordre, pour chacun de nous, de rester calme.

Une triste circonstance est arrivée lors de ces journées passées dans cette ancienne carrière à plâtre, devenue champignonnière, c’est la mort du Lieutenant Lecomte, chef des pompiers de Triel, ainsi que les blessures de deux hommes, cela rapport à des « malandrins » qui mettaient la pagaille dans la carrière de Pissefontaine où une petite partie de la population se tenait. Le Lieutenant Lecomte et ces deux hommes étaient sortis de notre carrière (La Bérangère) pour remettre de l’ordre dans celle de Pissefontaine. Deux de ces hommes revinrent dans notre abri de Cheverchemont par leurs propres moyens ; ils furent soignés à notre infirmerie, peu confortable mais pourtant opérationnelle. Elle était éclairée électriquement comme toutes les galeries où nous avions notre emplacement. L’électricité était produite par un groupe électrogène. Le Lieutenant Lecomte, qui devait mourir à l’infirmerie, a été retrouvé dans Cheverchemont par un jeune homme de Triel, qui s’est dévoué.

Donc, le matin du 30 août, à 8 heures, l’évacuation de la carrière a lieu, et en bon ordre, car la Croix Rouge et la Défense Passive font du bon travail. Arrivé à la maison, je monte dans ma chambre où j’avais cloué le drapeau à croix de Lorraine au-dessus de la cheminée (pour l’anecdote, j’avais découpé le bleu de ce drapeau dans un tissu dont Maman voulait se faire une jupe)…Si les Allemands avaient pénétré dans la maison, ils nous auraient tout saccagé en voyant cela ! Enfin, plus rien à craindre à présent, je peux suspendre mon drapeau à la fenêtre. Après ce geste inoubliable, je m’empresse de me rendre dans le centre de la ville…

Triel est pavoisé, place de la Mairie, je vois des F.F.I., je suis content et que de monde. Un camion américain passe, tout le monde crie sa joie « Bravo, vive les Américains », un soldat lance des cigarettes, précipitations, des boites de conserve sont aussi lancées à la foule. Les triellois sont joyeux, enthousiastes, une voiture militaire s’arrête, qui est vite entourée, poignées de mains, les jeunes filles et les enfants embrassent les soldats…
La France est libre ! Libre !

Les camions et voitures de l’armée américaine passent, passent, matériels formidables venant de Poissy, ayant franchi le pont de bateaux assemblé par le Génie de l’armée US en cinq heures ! Des collaborateurs seront arrêtés le 30 août. Nous sommes libres ! Vive la Libération ! La France respire à nouveau un air de liberté ! L’Allemagne, pour en avoir trop voulu, a perdu.

Quelques anecdotes aériennes (souvent tristes) pendant cette période troublée

Je me souviens qu’un combat aérien eut lieu au-dessus de Triel, un chasseur allemand fut abattu par un chasseur anglais qui accompagnait, avec d’autres, des bombardiers alliés. Le pilote ennemi sauta en parachute, son avion tomba rive gauche dans le parc de la propriété Picq. Croyant avoir affaire à un pilote anglais, nous nous dirigeâmes vers son point de chute, auprès du premier passage à niveau, en criant « Welcome ! » ; cet allemand que nous vîmes alla à la mairie (renseigné par certains), son parachute sous le bras et conta à nos représentants le peu d’accueil qu’il avait reçu à son arrivée à terre !

Plusieurs bombes de super forteresses volantes et autres avions tombèrent sur Triel, soit lors du bombardement de la gare de triage de Vernouillet ou de bombardiers qui étaient touchés par la D.C.A. allemande et qui se délestaient de leurs explosifs. Un bombardier touché tomba dans la Seine, deux aviateurs s’extrairent de la carlingue et de l’eau, l’un devait mourir de ses blessures. Je le vis sur la berge de la place Foch, l’autre fut pris en charge, je crois, par M. Lusse et la résistance. Il fut sauvé. Cet avion fut repêché par les allemands et les corps de ces soldats furent étendus sur la berge en face de l’Hôtel de la Marine, quai Auguste Roy. Je me souviens toujours de la position figée du mitrailleur de queue, dans sa posture de combattant, prêt à tirer sur l’adversaire. Des fleurs furent déposées sur les corps de ces aviateurs, avec discrétion. Des militaires allemands étaient là pour charger les corps dans un camion, ce qui fut fait, à mon avis, avec peu de délicatesse.

Un autre avion, également touché par la D.C.A., tomba sur les hauteurs de l’Hautil, route de la Gueule Rouge, en forêt, où nous sommes allés les jours suivants sa chute, de la fumée se dégageait encore des débris, y était un semblant de restes humains, nous détournâmes le regard. De cet endroit, nous avons ramené à la maison, comme souvenir matériel, un morceau de plexiglas. Les Allemands avaient une très bonne D.C.A., qui était sur rail je crois, à Conflans-Pont Eiffel ; l’avion qui était pris dans les faisceaux des phares très puissants avait du mal à échapper aux obus…

Je me souviens aussi de la tombe d’un militaire le long d’une haie, près de chez Planting ( ?), côté de la Seine, en bas de la rue des Frères Laisney, à gauche ; cet homme a du mourir d’épuisement et fut enterré là, provisoirement. Sur la berge, dans le même secteur, nous avons découvert deux fusils de guerre, que nous avons laissés sur place…

Après la guerre…

Les prisonniers de guerre retrouvèrent leurs femmes, leurs familles. Les déportés politiques et bien d’autres, après bien des souffrances, rescapés des camps de la mort, nous revinrent affaiblis mais oh combien heureux de retrouver les leurs et la liberté. Pour mémoire, Jean, mon frère fit le retour à la terre en 1942, par obligation, pour la période des moissons dans le sud de la Seine et Oise. Jean fut également requis chez Ford Automobiles, à Poissy, au service de l’armée allemande, à partir du 28 novembre 1943 pour le Service du Travail Obligatoire. (Photo de gauche à droite, Marcel, Jean et moi).

ID341 1 MemVives Bottano 01Donc, étant à Paris, je me souviendrai toujours du défilé des troupes américaines qui descendaient l’avenue, en rangs serrés par six ou peut-être même par douze, les Champs Elysées et la Place de la Concorde étaient en fête, une foule imposante applaudissait ces valeureux soldats. Je me souviens aussi de l’orchestre Alix Combelle qui, installé sur le plateau d’une camionnette, circulait aux alentours de l’église de la Madeleine, jouant la chanson du moment : « C’est une fleur de Paris… » à la gloire de la Libération, de la Liberté retrouvée.

Je dois rappeler que tous les vélos durant l’occupation étaient immatriculés, comme le vélo de Marcel et le mien, que nous avions eu en récompense pour la réussite de notre Certificat d’Etudes Primaires…Il était marqué 3624 YA.

Il me revient aussi un souvenir rattaché à l’avion allemand abattu tombé dans le parc de la propriété Picq, déjà évoqué plus haut. Aux dires de M. Langenove, architecte à Triel, la vasque que mon père avait façonnée en ciment résista à tous les éclats qui criblèrent le secteur. Cet avis éclairé sur la qualité du travail de Papa me rendit fier de lui.

Jean s’engagea dans l’armée française le 23 septembre 1944 et fut dégagé des obligations militaires le 23 janvier 1946. A la libération, je travaillais au Plazza Athénée où je repris du service pendant quelques semaines pour être ensuite congédié afin de laisser la place aux prisonniers de guerre qui revenaient de captivité. Le Plazza Athénée avait été réquisitionné par la marine allemande. J’y travaillais, après avoir appris le métier dans plusieurs hôtels et restaurants, comme l’hôtel de la Trémoille qui m’employa du 20 septembre 1943 au 30 mai 1944 au service du restaurant affecté aux secrétaires allemandes qui travaillaient pour la Kriegmarine. Pendant cette période, il m’est arrivé de braver les interdits de l’occupant : sans souci du danger, je remettais à un collègue de l’hôtel des tracts américains, que j’avais caché dans mes chaussures, entre Triel et Paris…
Après le Plazza Athénée, je fus employé à l’hôtel Astra, rue Caumartin, d’abord auprès de l’US Information Service, dès le 26 octobre 1944…ensuite au service de la Red Cross le 16 septembre 1945 et pour finir, comme chef de rang au service du Mess des officiers de la Défense Nationale du 1er juin 1946 jusqu’au 6 décembre 1947, date à laquelle je partais en Bretagne, au camp de Meucon, pour effectuer mon service militaire. J’étais ensuite affecté au 32ème Bataillon d’Infanterie, à Granville, au fort du Roc, soldat de première classe, puis caporal. Triste parenthèse, l’année 1948 est celle des grèves des mineurs du Pas de Calais et je suis de ceux qui partent sur le carreau de Carvin pour assurer le maintien de l’ordre ! (sur la photo, debout au centre) ; Heureusement, nos fusils n’étaient pas chargés !

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Témoignage recueilli par Jean-Pierre Houllemare, le 16 janvier 2023.

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